2 ans pour changer de stratégie : projets et compétences au lieu de stériles oppositions !
Par Chantal Maignan le samedi, juin 21 2008, 18:51 - General - Lien permanent
Chaque fois que s’élève une voix pour analyser avec lucidité et sans langue de bois la situation politique à la Martinique, de toutes parts fusent immédiatement des spéculations négatives qui renvoient, non pas au contenu du propos, à son objectif examen et à ses éventuelles suggestions – c’est-à-dire à une salutaire remise en question de l’action politique dirigée vers les citoyens, c'est-à-dire vers les électeurs – mais singulièrement à son auteur pour tenter de disqualifier sa démarche en pointant de soi-disant manœuvres politiciennes et personnelles.
Dès lors, la voix devient inaudible, couverte par des conversations de salon, des rumeurs qui parcourent avec rapidité la place publique, des reformulations hâtives et hasardeuses, des conclusions erronées qui empêchent l’essentiel objectif poursuivi par un engagement courageux mais périlleux.
Pourtant, je ne cesserai de le répéter : il est temps de regarder ce qui constitue, en 2008, le fait colonial.
Il est temps de cesser de vouloir plaire à ceux qui organisent méthodiquement la continuité de ce fait colonial s’il est avéré, et de dénoncer toute attitude qui conforte l’idée que le Martiniquais est inapte à penser et à organiser le développement socio-économique de son département-pays tout en réussissant le double pari de préserver sa culture vernaculaire sans se fermer au reste du monde, à sa production scientifique, philosophique et esthétique.
Car le Martiniquais n’est pas seulement un sujet historique inscrit dans un espace géographique, il est avant tout et essentiellement, un sujet ontologique qui nait, éprouve, et meurt comme les milliards d’humains qui peuplent cette planète.
Sans doute, les frontières de l’habitation-plantation sont – elles douloureuses à franchir, d’autant que des comptes semblent encore à régler avec cette histoire à la fois ancienne dans les mémoires et présente dans les structures, mais le ressassement permanent de la mémoration exclut l’action, pourtant fondatrice de toute stratégie d’autonomisation économique, socle incontournable de la responsabilité locale.
Le franchissement de la ligne de l’espace colonial installe le colonisé dans le lieu de la liberté et lui impose d’expérimenter la terrible épreuve du miroir : qui est-il en tant que Martiniquais, quelle est son identité, comment envisage-t-il son destin ?
Il implique aussi celui du franchissement de la ligne des races : doit-il se penser uniquement par la couleur de sa peau ? Sa peau doit-elle parler avant lui et pour lui ? Est-elle la seule expression de son identité et de sa personnalité ?
Dans la construction de ce qu’il veut appeler son pays, va-t-il dès lors, s’excluant du monde de l’Autre, exclure l’Autre de son monde ?
Et enfin, dernière question, l’Ici est-il encore ouvert aux Martiniquais que la vie a exilés « là-bas » et dans l’Ailleurs, quand on voit qu’Ici, celui qui s’éloigne de quelques kilomètres de sa commune de naissance n’est plus chez lui « ici-là. »
Il suffit de se rappeler les dernières élections municipales pour être en être convaincu.
La Martinique appartient donc aux Martiniquais restés en Martinique avec la particularité qu’elle n’appartient vraiment qu’à ceux qui n’ont effectué aucun mouvement spatial : par exemple, le Robert n’appartient qu’aux robertins qui n’ont jamais quitté le Robert et qui de surcroît ont épousé des robertins. Et, particularité supplémentaire, le quartier du Vert-Pré, qui présente l’étrangeté d’avoir sa propre paroisse et son église, est encore plus suspect et ses habitants stigmatisés : jan VèPré sé pa jan Robè !
Le modèle de l’habitation-plantation perdure ainsi dans une pensée étroite qui ne propose qu’un paradoxe tragique en lieu et place d’une réalisation ontologique : Etre c’est n’être pas.
C’est n’être pas dans la réalisation de Soi, de ses rêves et de ses projets ; c’est refuser le monde et ses possibilités de constructions intellectuelles et professionnelles ; c’est refuser l’Autre et l’Ailleurs pointés comme aliénants.
C’est se percevoir strictement comme élément d’une collectivité enfermée dans un espace régi par un mode de pensée uniforme.
Une telle posture renvoie à l’observation des expérimentations de totalitarismes annihilants qui ont fait la magistrale démonstration de leurs limites et de leurs échecs en Europe.
Faut-il que la Martinique soit vouée aux démarches historiques négatives et qu’elle soit incapable d’entrer dans la modernité en proposant un modèle social original et novateur qui s’articulerait sur un développement économique farouchement opposé aux excès et aux dérives des sociétés de consommations, et attaché à la préservation de la planète ?
Pourquoi la Martinique, majoritairement à gauche, est-elle encore en position d’immobilisme ? Pourquoi ses leaders se crispent-ils sur la question du statut et n’envisagent jamais celle de l’homme ? Pourquoi en est-on à vouloir organiser de nouvelles structures-frontières d’enfermement plutôt que d’affronter le vertigineux défi de la réalisation dans le monde et avec le monde ?
Ont-ils peur de constater qu’ils ne sont des colonisés que parce qu’ils le veulent bien ? Ou ont-ils mesuré que la réussite de la Martinique, libre désormais de se réaliser autant qu’elle le veut, ne peut que rendre caduc un discours du séparatisme ? Que la dignité et la responsabilité ne sont en rien inféodées à la rupture et au rejet de la République ?
Si l’Antillais est dans une démarche active de la pensée qui se nourrit de l’analyse critique et sans complaisance de ce qui l’opprime, il ne peut pas se dire colonisé : alors pourquoi le MIM et le CNCP continuent-ils à utiliser des mots erronés ? Pourquoi pensent-ils que leur action politique, vieille de 30 ans, n’a pas porté ses fruits sur les consciences populaires ? Pourquoi n’arrivent-ils pas à passer de la doloration « asé pléré » à la réalisation « an nou lité » ?
Sont-ils inscrits à jamais dans la stérilité socio-économique d’une idéologie sans effet ? Qu’est-ce que la lutte ? La lutte pour le pouvoir, mais pour faire quoi ? Et comment ? Et comment se passer de l’Autre tout en dénonçant à longueur de temps le désengagement de l’Autre-l’Etat si rien n’est amorcé pour permettre à l’Ici de se satisfaire de ce que produit l’ici ?
En quoi l’Autre et l’Ailleurs empêchent-ils de penser l’Ici autrement qu’en terme de populisme et de clientélisme ?
L’Humain est ici réduit à sa dimension électorale et toute la politique sociale se construit en terme d’investissement pragmatique : le nombre de voix !
Donc surtout ne pas déplaire au peuple ; ne pas lui demander d’efforts ; ne rien exiger pour ne pas contrarier ; ne pas lui dire que la connaissance populaire n’est pas forcément la Connaissance et que le monde reste à être toujours appris et découvert ;
Ne pas lui dire - hélas - qu’un monde, ailleurs, qui avait faim – est en marche et que ce monde-là est prêt à tous les efforts possibles.
Alors voilà le politique sommé de choisir son camp : celui du discours idéologique emprunté aux modèles de la vieille Europe manichéenne et réductrice : la gauche dont les valeurs sociales oblitèrent la nécessité du réalisme économique ou la droite dont la volonté libérale s’affranchit des valeurs de solidarité et de fraternité.
Ou celui de l’ultime acte d’affranchissement : celui qui renouvelle l’abolition de 1848, qui accomplit la départementalisation de 1946, qui instaure la fin de l’attitude coloniale et choisit 2010 comme date fondatrice de l’expression d’une démocratie partagée par tous les progressistes Martiniquais unis dans la volonté de construire un pays à la mesure de rêves très anciens.
Et sortir enfin du temps des clivages stériles, des occasions perdues, et des générations sacrifiées.
Ainsi se justifie le renoncement à la droite et à la gauche pour choisir la responsabilité : celle de travailler avec le gouvernement quand il prend acte des choix qui auront été fait en conscience pour la progression matérielle et morale de la Martinique et de s’opposer ensemble aux décisions qui ne relèveront pas de ce qui aura été déterminé bon et bien pour la construction d’un héritage, dans le travail et les efforts, à transmettre aux générations futures.