Le "Cahier" d’Aimé Césaire ou "A la recherche du Moi perdu".
Par Chantal Maignan le vendredi, avril 18 2008, 19:45 - General - Lien permanent
La Conquête coloniale n’est pas seulement une période historique de la France et de l’Afrique sur le sol Amérindien. Elle incarne la réunion de la totalité du monde dans une inégalité fondamentale qui interpelle toutes les formes de la pensée moderne. Elle est en effet à la fois le lieu de la concrétisation de la planète et, en même temps, de la division irréductible des peuples, division imposée par le partage symbolique du monde décrété par Noé, parlant au nom du Dieu des peuples civilisés.
Dans le Nouveau-monde, les hommes vont ainsi expérimenter une catégorisation sociale inédite : la hiérarchie de classes se doublera en effet d’une hiérarchie de races ; et la couleur de la peau devient un marqueur anthropologique qui autorise la domination juridique et morale de l’occident. Seul, le Blanc, pur et ingénu de naissance, a le droit à la conquête et au pouvoir. Le non-blanc, maculé par une impureté fondamentale, est condamné à être servile. Le Noir, à l’ultime extrémité de la chaîne de réprouvés, vivra cette punition par la confiscation de son corps, déshumanisé et réifié.
Dès lors, la construction identitaire du non-blanc devient problématique : c’est d’abord son corps, et surtout sa peau, qui parle de lui et pour lui. Il est perçu en premier lieu comme l’inférieur de naissance, le vaincu de l’histoire, le dégénéré, le monstre, ainsi qu’en témoignent de nombreuses relations de voyage.
L’image sociale imposée par trois siècles de domination fracture l’image de soi qui ne peut résister dans un univers de violence, d’humiliation et de sévices constants. Le corps noir est perçu comme lieu de la déconstruction de l’être puisqu’il entrave tout dialogue ; le rapport humain se construisant inévitablement sur le schème : Moi/Peau/Toi.
L’esprit refuse donc ce corps qui l’entrave et le projette dans l’abîme. Déjà objet du maître, il devient rejet de la conscience insulaire.
La langue elle-même porte la trace de cette déchirure fondatrice de l’identité schizophrénique du noir, elle s’interdit toute réflexivité, voire toute subjectivité, tenant constamment le corps à distance : Je me regarde / Man ka gadé kô mwen.
La couleur noire cristallise toutes les hontes et toutes les haines. Elle renvoie sans cesse à une histoire d’esclavage. La peau devient alors l’enjeu de tous les possibles et la couleur, qui donne l’accès à la liberté et à la reconnaissance, une obsession. La lactification post-esclavagiste est une vaste entreprise sociale qui n’épargne aucune classe. Le corps perdu dans l’histoire de l’esclavage est illusoirement reconquis dans l’aventure du métissage, dernier avatar de l’imposture coloniale, sous la forme du corps rêvé. Désormais le corps noir, mutilé, jugulé, hideusement fardé, devra se présenter sous la livrée esthétique imposée par les valeurs du maître, unique référent.
Le colonisé, décrété citoyen français, est ainsi artificiellement éduqué en descendant de gaulois, cheveux blonds et yeux bleus, alors que son corps le ramène invariablement à un autre système de représentation : c’est l’Afrique, inscrite au lieu de sa chair que son esprit est forcé de nier, dénier et mépriser.
La dialectique de la séparation du corps et de l’esprit instaurée par l’esclavage perdure dans la colonisation française post-esclavagiste, par la même école républicaine qui inscrit au fronton des écoles primaires : « Après le pain, l’instruction est le premier besoin ».
Après le temps du corps chosifié et vendu à la criée, c’est désormais l’ère du corps masqué d’une esthétique blanche, civilisé par la culture et la connaissance, ultime stade de l’utopie fondatrice : liberté-égalité-fraternité. Par le Savoir, la République élève tous les hommes à la dignité, effaçant toute macule.
C’est le chemin que va suivre le petit Aimé Césaire, nègre de la campagne, boursier de la mère patrie, qui échappe à la malédiction de la canne à sucre et du travail au service du béké grâce à son intelligence et à sa réussite scolaire. Le jeune lycéen regarde cette vie insulaire pour en détailler la médiocrité et l’impuissance et il la condamne sans appel :
"Au bout du petit matin, l’extrême, trompeuse désolée eschare sur la blessure des eaux ; les martyrs qui ne témoignent pas ; les fleurs du sang qui se fanent et s’éparpillent dans le vent inutile comme des perroquets babillards ; une vieille vie menteusement souriante, ses lèvres ouvertes d’angoisses désaffectées ; une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement ; un vieux silence crevant de pustules tièdes, L’affreuse inanité de notre raison d’être".
De même juge-t-il cette ville, Fort-de-France, à l’image de ce peuple, qui étale ses laideurs et ses insuffisances :
"Au bout du petit matin, cette ville plate – étalée, trébuchée de son bon sens, inerte, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante, indocile à son sort, muette, contrariée de toutes façons, incapable de croître selon le suc de cette terre, embarrassée, rognée, réduite, en rupture de faune et de flore".
Partir. Il faut donc partir et quitter cette île abîmée en ravines dévastées par des avalasses de détresses. Bachelier admis en Hypokhâgne, Césaire pour ligne de mire l’Ecole Normale supérieure et un avenir brillant. Pour le jeune surdoué pourvu d’un insatiable appétit et d’une ambition féroce, les choses sont dites : "Le destin m’appelait".
Mais il fait l’expérience du corps exposé au regard de l’Autre. Corps noir, et jugé, non à l’aune d’un esprit flamboyant, mais d’un passé révoltant.
Césaire enfante la colère du mal-aimé. Sa révolution intérieure est celle de tout un peuple, de l’Afrique à l’Amérique. Le jeune homme entre en rébellion, dénonce les injustices sociales, l’aliénation de la société bourgeoise mulâtre, suppôt du colonialisme, (la Revue du Monde noir (1931-1932), Légitime Défense (1932), L'Etudiant noir (1934)) et pose, comme préalable à la désaliénation de l'homme de couleur un retour aux sources de la race et de la civilisation africaines.
Enfin il devient le chantre des valeurs d’une Négritude orgueilleuse et triomphante : "Et moi, et moi, Moi qui chantait le poing dur".
Enfin, croit-il, est venu le temps de l’expression d’une conscience debout en plein soleil. Mais il reste encore une épreuve, que lui réserve une rencontre, et où, humiliation extrême, c’est par Baudelaire qui lui est révélée sa propre ignominie :
"Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre. C’était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d’abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l’avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en rade et sa négritude même qui se décolorait sous l’action d’une inlassable mégie. Et le mégissier était la Misère. Un gros oreillard subit dont les coups de griffe sur ce visage s’étaient cicatrisés en îlots scabieux. Ou plutôt, c’était un ouvrier infatigable, la Misère, travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chez-d’œuvre caricatural, raboté, poli, verni, la plus minuscule mignonne petite oreille de la création. C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure. Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente. Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers. La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever. Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardé d’un fard de poussière et de chassie mêlé. Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le cœur, voûté le dos. Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant. Il était COMIQUE ET LAID, COMIQUE ET LAID pour sûr J’arborai un grand sourire complice… Ma lâcheté retrouvée ! ... Mon héroïsme, quelle farce !"
Cette rencontre extraordinaire a une fonction dramatique, symbolique et métaphysique car elle agit comme un miroir qui renvoie et révèle une vérité jusque-là inaccessible, à travers un jeu de découvertes, de ruptures et de rejets :
Découverte d’une servilité inattendue : à travers des yeux détaillant la misère de ce pauvre nègre, le regard blanc, le jugement blanc, la moquerie blanche, la complicité blanche, la lâche connivence contre le noir, le corps noir dévasté, acculé à l’humiliation et à la détresse, le noir réduit à n’être qu’une peau trouée de lèpre.
L’homme qui se croyait libre, libre de penser, de critiquer, de s’opposer à toute forme de pouvoir et d’oppression rencontre sa terrifiante aliénation et prend la mesure de cette d’une prison mentale dans laquelle il tourne en rond. Sa profonde médiocrité ontologique, d’une irréductible inconséquence, lui claque au visage, lui, pauvre noir civilisé mais sans histoire et sans mémoire, sinon dans les chimères d’un passé glorieux réinventé :
"Tiens, je préfère avouer que j’ai généreusement déliré, mon cœur dans ma cervelle ainsi qu’un genou ivre. Non, nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes de Ghana avec huit cents chameaux, ni docteurs à Tombouctou Askia le Grand étant roi, ni architectes de Djenné, ni Madhis, ni guerriers."
Rien de plus terrible que cette prise de conscience de la présence de l’Autre en soi, monstrueuse présence, dévoratrice de l’ombre, qui bâillonne le Moi sous des monceaux d’illusions perverses : Je salue les trois siècles qui soutiennent mes droits civiques et mon sang minimisé. Ce Moi qui croyait cannibaliser l’immense culture occidentale n’est rien d’autre qu’une pensée éphémère sans corps et sans ombre. Ce constat douloureux et brutal est néanmoins inévitable :
"Et mon âme est couchée. Comme cette ville dans la crasse et dans la boue couchée."
Désormais désabusé (dé-abusé) Césaire va s’efforcer de retrouver un Moi authentique, banni et refoulé par des années d’aliénation et d’assimilation « positive ». Il s'agit de se déprendre de ce moi étranger insinué en lui, de cette personnalité d'emprunt qui l'exile de lui-même. Ainsi s’engage-t-il sur la voie de la recherche du Moi perdu et de sa reconquête.
Le "Cahier d’un retour au pays natal", rédigé entre 1936 et 1938, est ainsi un long chant épique qui psalmodie à la fois le chemin de croix tracé par l’histoire pour un peuple non-élu et la douloureuse catharsis vécue par celui qui croyait avoir vaincu les tragédies et les fatalités historiques.
L’objet et l’enjeu en sont la quête d’un Soi perdu et la naissance ontologique du corps, dont seule la traversée permet la transcendance et le dialogue de Soi à Soi. Car c’est précisément ce dialogue qui permet la construction identitaire de l’homme et l’émergence triomphante du Moi.
Ce poème se donne donc à lire comme une phénoménologie de la conscience colonisée qui affronte les différentes formes de sa colonisation et accède enfin à un Moi libéré et authentique.
Il faut en effet, pour accéder à la conscience, la résurrection de cette chair mortifiée et ensevelie sous des tombereaux d’immondices ; il faut que l’on rende à l’homme noir «son corps à soi » pour qu’il accède au lieu de ce qui peut s’appeler la liberté et que dans un acte de souveraine appropriation, il fasse sien cet objet devenu autre. Car le corps n’est pas un objet anodin qui meuble l’espace, il est « le point de vue de l’homme sur le monde » tout comme il donne à lire l’homme dans le monde.
Pour reprendre et compléter une réflexion de Merleau-Ponty, le corps « hante ou habite le monde » tout autant que le corps hante l’esprit qui l’habite.
Le temps de la pénitence est désormais venu. Césaire reconnaît son infamie :
"Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat". Et il apprend le goût âcre de la défaite et de l’humilité :
"Je me cachais derrière une vanité stupide le destin m’appelait j’étais caché derrière et voici l’homme par sa terre, sa très fragile défense dispersée, ses maximes foulées au pied, ses déclamations pédantesques rendant du vent par chaque blessure. Voici l’homme par terre Et son âme est comme nue Et le destin triomphe qui contemple se muer En l’ancestral bourbier cette âme qui le défiait".
Son âme doit être la première à expurger toute la vanité du monde qui s’y est concentrée, la première aussi à regarder le monstre qu’il a nourri à son insu. Dans un effort violent pour accéder à son être profond, il repousse compulsivement tous les symboles de l'oppression coloniale qu'il a intériorisés et qu'il imagine sous les traits des représentants de l'ordre et de la religion :
"Au bout du petit matin... Va-t-en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins de l'ordre et les hannetons de l'espérance. Va-t-en mauvais gris-gris, punaise de moinillon".
Tout en reconnaissant les multicolores puretés de son peuple, il invite tous « ceux qu'on inocula d'abâtardissement » à se libérer du syndrome de lactification :
Et il y a le maquereau nègre, l’askari nègre, et tous les zèbres se secouent à leur manière pour faire tomber leurs zébrures en une rosée de lait frais .
"Il faut encore faire lever une chair car la peau n’est pas une livrée sur laquelle se cristallisent l’histoire et la mémoire de l’homme : Ma négritude n’est pas une pierre … Elle plonge dans la chair rouge du sol Elle plonge dans la chair ardente du ciel Elle troue l’accablement opaque de sa droite patience. … Chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde".
La fièvre poétique de Césaire, le rappel obsédant de sa négrité relèvent des procédés magiques d'évocation de l'être disparu destinés à rendre à l'Antillais la part essentielle dont il a été privé. C’est pourquoi le poète embrasse dans une ferveur mystique ce corps qui lui est restitué :
"et la détermination de ma biologie, non prisonnière d’un angle facial, d’une forme de cheveux, d’un nez suffisamment aplati, d’un teint suffisamment mélanésien, et la négritude, non plus un indice céphalique, ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance … j’accepte, j’accepte tout cela".
Puis le poète, ayant, sous le masque du sorcier noir, congédié avec violence l'autre de lui-même peut enfin se tourner vers celui qui jusque-là avait été refoulé dans les cales de l’oubli, et laisser renaître et vivre en lui l'Afrique originelle :
"Puis je me tournais vers le paradis pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d'une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d'une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j'entendais monter de l'autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d'un sacré soleil vénérien".
L’expression « sacré soleil vénérien » atteste ici l’altération de la subjugation du père blanc à qui est renvoyée la responsabilité de la faute coloniale, par le rappel de la faute matricielle du phallus, à travers les connotions de vénusté et d'impureté, de vénération et de malédiction. L'image dévirilisée, féminisée, du soleil correspond à une castration symbolique du maître, préalable nécessaire à la prise de parole du nègre - prise de langue qui constitue précisément l'épilogue du Cahier :
"Et le grand trou noir où je voulais me noyer l'autre lune c'est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition !"
L’homme noir ayant retrouvé ce corps perdu, libéré patiemment des tentacules qui l’oppressaient, lui redonne enfin les attributs de sa virilité et de sa présence au monde : acte phallique et acte phatique ; sexe et langue. Désormais, la revendication nègre, comme un cri primordial, est une authentique prise de parole de l'ancien esclave. Elle s’adresse d’abord au maître, mais elle n’oublie pas de fustiger tous les alliés objectifs du colonialisme ; discours donc adressé à :
"ceux qui ne se consolent point de n'être pas faits à la ressemblance de Dieu mais du diable, ceux qui considèrent que l'on est nègre comme commis de seconde classe : en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut ; ceux qui battent la chamade devant soi-même, ceux qui vivent dans un cul de basse fosse de soi-même ; ceux qui se drapent de pseudomorphose fière ; ceux qui disent à l'Europe : " Voyez, je sais comme vous faire des courbettes, comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous ; ne faites pas attention à ma peau noire : c'est le soleil qui m'a brûlé."
Désormais réunifié – corps et esprit – le poète peut reprendre la posture du rebelle, la seule possible ; celle du Nègre fondamental, au service de son peuple. Son corps restant toujours le repère essentiel et le gardien de l’unité de l’être et de son authenticité :
"Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie Comme le poing à l’allongée du bras ! Faites-moi commissaire de son sang Faites-moi dépositaire de son ressentiment faites de moi un homme de terminaison faites de moi un homme d’initiation faites de moi un homme de recueillement mais faites aussi de moi un homme d’ensemencement".
Le poète, debout dans une neuve verticalité, peut désormais se mettre au service de son peuple, dans un acte de partage absolu et sous la vigilance constante de ce corps réinvesti d’une tâche sacrée :
"Faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme – Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine Ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine".
Car il faut se méfier de l’impérialisme du Moi, trop sensible à l’orgueil. C’est l’acte d’humilité absolu où l’ego est congédié car dans tout désir, dans toute ambition, il y a encore la tentation d’un rapport de puissance :
"Au bout de ce petit matin, ma prière virile : … Tenez, je ne suis plus qu’un homme, aucune dégradation, aucun crachat ne le conturbe, je ne suis plus qu’un homme qui accepte n’ayant plus de colère (il n’a plus dans le cœur que de l’amour immense, et qui brûle) Le Moi peut enfin se manifester authentiquement dans un rapport au monde complètement réévalué : J’accepte …j’accepte…entièrement, sans réserve… ma race qu’aucun ablution d’hysope et de lys mêlé ne pourrait purifier ma race rongée de macules ... Et le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond, plus répandu au dehors, plus séparé de soi-même, plus rusé avec soi-même, moins immédiat avec soi-même, j’accepte, j’accepte tout cela".
La dernière étape est celle de la transcendance où la pulsation vitale devient énergie pure, le Moi libéré des pesanteurs de l’histoire et du temps se dresse désormais face à un destin d’une autre ampleur :
"Et voici soudain que force et vie m’assaillent comme un taureau et l’onde de vie circonvient la papille du morne, et voilà toutes les veines et les veinules qui s’affairent au sang neuf et l’énorme poumon des cyclones qui respire et le feu thésaurisé des volcans du monde et le gigantesque pouls sismique qui bat maintenant la mesure d’un corps vivant en mon ferme embrasement
Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrante d’une guêpe apocalyptique".
Alors sans doute, après le temps de la liberté conquise, de l’égalité reconquise, viendra le temps de la fraternité que le poète espère dans l’âpre réunion des Moi inscrit au creux de sa pupille, dans des épousailles symboliques :
"Enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance Pose-toi sur mes chants mesurés … Je te livre mes paroles abruptes Dévore et enroule –toi Et t’enroulant embrasse-moi d’un plus vaste frisson Embrasse-moi jusqu’au nous furieux Embrasse, embrasse NOUS Mais nous ayant également mordu Jusqu’au sang de notre sang mordu ! Embrasse, ma pureté ne se lie qu’à ta pureté Mais alors embrasse Comme un chant de justes filaos Le soir Nos multicolores puretés Et lie, lie-moi sans remords Lie-moi de tes vastes bras à l’argile lumineuse Lie ma noire vibration au nombril même du monde Lie, lie-moi, fraternité âpre Puis m’étranglant de ton lasso d’étoiles Monte, Colombe Monte Monte Je te suis, imprimée en mon ancestrale cornée blanche".
Quel est donc finalement le message délivré par l’œuvre césairienne ?
Simplement que nul homme ne peut s’affranchir de la traversée de la matière et que c’est avec le corps et par le corps que le Moi exprime sa souveraine présence.
Or, la réappropriation de ce corps suggère l’exploration de l’histoire et le recours à la mémoire. Cet acte de connaissance est irréductible de la compréhension du moi et permet la re-co-naissance d’une personnalité authentique, libérée des entraves de l’acculturation et de l’ignorance.