Il est minuit ! Comme c’est étrange !

Je me suis réveillée d’un coup, en proie à une étrange certitude : ma mère allait mourir. Mourir ! Et je ne savais rien, rien de sa vie, de ses amours, de ses espoirs. J’ignorais sa couleur préférée, la musique qui l’emportait dans des lieux tenus secrets, les saveurs qui ramenaient à sa mémoire une enfance dont elle ne parlait jamais. Le nom de son premier amour. Le nom du salaud qui l’avait abandonnée en lui laissant un bébé. Elle ne parlait jamais de sa vie personnelle et je ne connaissais ni ses rêves ni ses chagrins. Je ne l’avais jamais vu rire ni pleurer. Tout en elle était lisse et calme, comme la surface d’un lac qu’aucun caillou ne pouvait troubler.

Nous vivions toutes deux depuis trente ans dans le silence mesuré d’un appartement ordonné où rien, jamais, ne trainait. Ses gestes lents et précis, sa voix calme et posée, sa marche légère qui frôlait à peine le parquet étaient à l’image des meubles, des tableaux, des bouquets : sans excès. J’avais grandi en apprenant à retenir mes émotions, à dompter mes pulsions, à freiner mes impulsions : tout était si serein et si juste. J’avançais dans le silence studieux des jours, où la rigueur lumineuse du soleil était retenue par les rideaux opaques, et dans l’immobilité des nuits enfoncées dans l’obscurité absolue, derrière des volets clos dès six heures. Il y avait le couvre-feu sur nos vies et la pâleur seyait à nos teints blafards. Je me croyais heureuse. Je ne pensais à rien sinon à me concentrer avec obstination sur l’ouvrage désigné à l’avance et inscrit dans un agenda répétitif qui cadastrait le temps.

Et puis je me suis réveillée soudain, la nuit s’était déchirée dans un coup de tonnerre sur une vision sanglante et prophétique. Le sang furieux charrié dans mes veines avait rompu la digue et le chaos de mon crâne perlait en sueurs froides sur mon front dévasté. J’étouffe. Il fallait arracher cette camisole de coton qui m’enserrait les membres ! Repousser le lourd suaire de couvertures épaisses ! Se libérer de cette couche morbide et dure comme un linceul ! Se lever ! Et courir … Courir ? Je m’encastre dans les murs érigés en geôliers griffés par mes ongles paniqués. Je m’épuise dans une vaine noria mais soudain s’ouvre une béance dans cette folie qui me brûle : ma mère va mourir. Elle est allongée là, dans cette chambre dont je n’ai jamais franchi le seuil, immobile et sereine, les yeux ouverts, aveugles pourtant à ma détresse, et sourde ! Elle n’entend pas le cri de mon corps. Dans la nuit, elle cherche encore à se dérober. Ce n’est rien, retourne te coucher. Je glisse sans un cri au pied de son lit et je pleure. Je pleure …

Il y a si longtemps que je n’ai pas pleuré ! Je sens le goût salé des larmes sur le bout de ma langue et le plaisir douloureux qui envahit mon corps. Mon corps ! Je le regarde, recroquevillé dans sa défaite au pied du lit de ma mère. Il m’est tellement étranger. Elle n’a jamais voulu de miroir dans la maison sinon un petit rectangle ingrat au dessus du lavabo de la salle de bain. Je regarde mes mains tordues de détresse inattendue, mes paumes et les lignes d’une vie sans secret, mes bras, mes seins prostrés, gonflés de chagrins, mes cuisses nues, mes pieds … mes pieds. Je touche mes seins, mes petits seins ronds et nus et je me mets à chanter comme une enfant perdue. Alors elle comprend que le monde s’est arrêté et que le temps est venu. Elle me regarde sans un mot, sans même bouger, chercher à se défendre, à refuser, à hurler…déjà résignée à subir sans silence la rude traversée qu’elle s’est imposée. Je l’attache aux barreaux, l’œil méchant. Ma mère va mourir. Je n’ai pas de pitié. Je la ligote, aucune échappatoire. Je l’enveloppe, je la couvre, je la momifie : il ne reste que la fente des yeux, pour voir, et de la bouche, pour parler.

Mais ma mère doit mourir. J’attrape le scalpel et je commence cette longue torture que j’ai décidé de lui imposer. Des mots rudes et nus, de longues phrases crues et impudiques. Ses yeux chavirent d’effroi mais me fixent encore d’un impérieux regard. Alors je me flagelle à dire des tirades nouvelles où j’impose ma loi. J’enfonce des dards qui percent la carapace que je dépèce avec une rage insolite et cruelle. Car ma mère doit mourir avant l’aube. Alors, je trace plus profond encore de longs sillons dans la corne dont elle a protégé trop longtemps sa chair. Je gratte jusqu’à l’os. Ses lèvres se desserrent, elle gémit sourdement. J’appuie où ça fait mal. Elle pousse un premier cri. Je découpe avec joie des lanières de peaux mortes, j’arrache des sens inutiles : des yeux vides, un nez qui ne sait plus humer les senteurs des matins, des oreilles fermées aux clartés sonores des vents frais, des doigts glacés, une peau froide, et la bouche, cette bouche close sur une vie qui m’est ôtée, je la découpe, je la réduis en miettes . Elle gronde maintenant, elle rugit. Ses yeux sifflent sous le masque, sa bouche se tord venimeuse et mauvaise. Mais je n’en ai pas encore assez, je veux des torrents de mots charriés et incongrus, des révoltes brûlantes, des laves d’invectives, des magmas de folie. Je sabre sans douceur car le temps presse, il faut que la nuit meurt avec ma mère et que ma mère se perde dans la nuit. Dans le chaos sauvage qui précède aux naissances. Je la poignarde : Alors tu as baisé cet homme abandonné qui t’avait engrossée. Tu l’as baisé, dis ?

A cette momie effondrée sur ce lit, je peux enfin parler comme une femme de trente ans, sans la pudeur hypocrite des mots, sans la convenance des conversations rédigées à l’avance par des protocoles de savoir-faire. Je ne vois pas ces mimiques outrées ni cet air dédaigneux qui me glaçait d’effroi. Je ne vois qu’une pauvre forme réduite en bandelettes d’amertume, démunie et soudain pitoyable. Et je vomis les mots trop longtemps retenus. Je parle de naufrages et de mélancolie. De lâcheté, d’égoïsme, d’amour assassiné.

Oui, j’ai tué ma mère en la rouant de mots qu’elle ne voulait entendre. Et j’ai parlé de sexe, de plaisir et de cette petite mort où elle s’était perdue. Le drap de solitude devenu son rempart. Et moi, mutilée dans une nuit qui n’était pas la mienne. Des mots jamais issus de tendresse interdite. Oui j’ai fouetté ma mère dans la nuit qui fuyait, je l’ai roué de coups à réveiller les morts, assassiné la bête qui dévorait son cœur et au petit matin, j’ai assisté paisible à sa résurrection. Il est quatre heures. Nous regardons le soleil se lever sur la baie, les merles se disputent, elle déroule sa vie dans des éclats de rire et de larmes perlées. Et moi aussi maintenant, je peux aimer la vie.