Emancipation et Universalisme
Par Chantal Maignan le samedi, juillet 21 2007, 23:26 - General - Lien permanent
Conférence du 21 juillet 2007 prononcée pour la commémoration du 203e anniversaire de la naissance de Victore Schoelcher
La célébration du 203e anniversaire de la commémoration de la naissance de Victor Schœlcher nous invite à nous souvenir, avec justice, d’un homme que les péripéties d’une histoire oublieuse ou ingrate tendent à repousser dans l’oubli ou la méconnaissance.
C’est pourquoi je voudrais apprendre à ceux qui l’ignorent que, dès l’âge de 26 ans, Schœlcher se passionna pour la question de l’esclavage dont il tenta de comprendre les mécanismes en remontant jusqu’à l’Antiquité et en analysant les différentes pratiques de l’esclavage par les peuples européens dans les espaces colonisés.
Je voudrais encore mettre en relief l’exigence morale de ce jeune homme qui, à 28 ans, horrifié par la capacité de barbarie des peuples dit civilisés, chercha une issue positive à un vif désir d’action et choisit de devenir franc-maçon dans une loge au nom révélateur : « Les Amis de la vérité ».
Je voudrais enfin rappeler qu’à 29 ans, héritier de la pensée de l’abbé Grégoire, il fut l’un des premiers à revendiquer dès 1833 l’abolition, fut-elle progressive, de l’esclavage, mais que cinq ans plus tard, poursuivi par sa soif de justice, nourri par les idées d’une République qui porte ses valeurs en étendard, il devint le seul métropolitain à mener le combat pour une abolition immédiate, sans délai ni transition.
Je vous conseille de découvrir, avec les travaux d’Anne Girollet qui lui a consacré une thèse de doctorat, récompensée par un premier prix, les dix ans d’efforts opiniâtres de l’homme désormais engagé en politique pour concrétiser son irréductible lutte contre le principe anti-républicain de l’inégalité des hommes et des races.
Je ne saurais terminer ce bref rappel historique sans rappeler la vraie chronologie des événements révolutionnaires qui aboutirent à l’abolition de 1848 :
Le 4 mars, le gouvernement proclame le principe de l’abolition de l’esclavage et crée une commission chargée de l’organiser ; le président en est Victor Schœlcher. Ces deux décrets arrivent aux Antilles le 12 avril et l’information se répand comme une traînée de poudre. La tension est énorme : au nom d’une récolte de canne à achever, les planteurs refusent le sens de l’histoire et cherchent à gagner du temps.
Le 27 avril, le décret de l’abolition est enfin rédigé et signé. Mais les Noirs, nourris de ce fabuleux espoir de liberté rendu enfin palpable, s’engagent sur la voie de leur émancipation et conquièrent symboliquement leur liberté en contraignant, par leur révolte et un historique refus de la dialectique hégelienne maître –esclave, l’application du décret d’Avril.
Que les envolées lyriques contemporaines tendant à mettre au premier plan les révoltes serviles des nègres exaspérés ne diminuent en rien l’engagement de celui qui fut victime d’une vigoureuse campagne de déstabilisation, accusé de pousser les noirs à la révolte et de favoriser la corruption des mœurs.
Que le désir de se rappeler la conquête et, non pas le don de la liberté, ne masque pas les efforts incessants du franc-maçon et de l’artisan de cœur qui prit le parti de ceux à qui l’esclavage avait enlevé jusqu’à l’humanité.
Victor Schœlcher a 44 ans. Mais son combat n’est pas terminé. Elu de la Martinique en 1848, il renouvelle, dans un climat d’hostilité marquée, le personnel colonial pour que le décret du 27 avril trouve les moyens de son application.
En homme lucide, il connaissait les réticences des conservateurs et l’influence des grandes fortunes coloniales tout comme il n’ignorait rien des mécanismes internes de la société insulaires et du racisme et du colorisme qui emprisonnaient les esprits créoles. Ainsi, il n’hésita pas à dénoncer ces multiples frontières qui séparaient l’homme noir de lui-même, dans une fracture historique qui perdurerait dans le temps.
Pour sa part, et pendant plus de quarante ans encore, il cherchera toujours, par l’engagement et la générosité, à dépasser le cadre de sa propre structure mentale pour s’ouvrir à l’Autre et à sa différence, car il fallait encore protéger la République contre son pire ennemi : l’utilisation abusive de ses propres paradoxes, comme l’ont notamment expérimenté les espaces coloniaux.
En effet, selon l’idéologie française, la République est universelle puisqu’elle prône des valeurs universelles ; on peut donc envisager la notion d’universalisme républicain. Mais on mesure aussitôt que l’idéologie qui consistait à faire de la langue française la langue de la liberté et à imposer aux peuples le principe de l’uniformité a contribué à emprisonner les valeurs républicaines universelles dans le carcan de l’arbitraire universaliste et à substituer à l’universalisme le nationalisme.
Pour Victor Schoelcher, au contraire, la République est un absolu au service de l’humanité qui se définit par son irréductible devise : Liberté, égalité, fraternité. Et cette devise n’est pas l’expression d’un idéal abstrait et illusoire, elle renvoie bel et bien à la condition humaine tout en interrogeant les peuples sur leur capacité à expérimenter pleinement les concepts de liberté et d’égalité.
En effet, la liberté ne se limite pas seulement à ce double mouvement, liberté individuelle et liberté collective, et cette seule dialectique : les limites de la subjectivité ; en termes plus clairs « la liberté de l’un s’arrête où commence celle de l’autre ». La liberté est le résultat d’un processus complexe d’émancipation qui donne au sujet la possibilité de l’expression de sa volonté et de son choix. L’émancipation est le congé donné à tous les arbitraires, historiques, culturels, familiaux… C’est la première phase de la construction d’une identité ouverte.
L’égalité n’a cessé d’être un sujet sociologique, philosophique et politique, tant ce concept entretient un rapport conflictuel avec l’égalitarisme, lequel renvoie aux décisions arbitraires des peuples et de leurs cultures : us, usages et rites, et devient par la-même le pire ennemi de la liberté. L’égalité ne peut donc se construire sans l’émancipation qui elle-même est la base de la liberté.
La devise républicaine donc renvoie à la condition humaine en en définissant les contours fondamentaux mais elle suggère aussi une politique de la Relation liée nécessairement aux identités, non plus meurtrières, pour rendre hommage au très bel essai d’Amin Maalouf, mais en permanente dynamique positive. C’est sans doute dans cet esprit qu’Aimé Césaire avait attiré l’attention en ajoutant à la devise française, le mot identité. En s’émancipant de sa tendance à l’uniformisation et à l’unicité, sous couvert d’union, la République permet l’avènement de l’Universalisme, appelé par Glissant le Diversel.
Dans une contribution très pertinente intitulée « Mondialisation, universalisme et droits culturels », Jean-Pierre Dubois, Professeur de droit, explicite cette idée :
"En principe, l’universalisme n’implique nullement la standardisation. La diversité des modèles culturels, qu’il s’agisse de famille, de propriété, de vie communautaire, etc … est non seulement légitime dès lors que l’intangibilité des droits reste assurée, mais indispensable à leur effectivité. Plus largement, la perception des droits de l’Homme ne peut s’affranchir des contextes historiques, économiques, sociaux et donc, synthétiquement culturels : l’universalité n’est qu’une forme vide et trompeuse quand elle prétend s’en abstraire. Il s’agit donc plus que jamais d’articuler le particulier et l’universel, ou plutôt de faire sa place au singulier … donc d’associer dialectiquement, parce qu’ils sont en vérité inséparables, pluralisme culturel et universalisme".
Ainsi la République permet de transcender les épreuves existentielles, mémorielles ou contemporaines, douloureuses et tragiquement destructrices pour envisager l’écriture des expériences à construire sur le mode de l’émancipation et de l’universalisme.
Elle est le cadre éthique dans lequel les hommes s’interrogent sur le sens de leur présence au monde.
C’est en ce sens que Schœlcher doit être relu. Si Anne Girollet voit en lui, non pas « un républicain du lendemain » mais un républicain de la veille » , c’est que Schœlcher avait anticipé le fait que l’Abolition ne pouvait être une fin en soi et que sans l’expérience de l’Emancipation, concept riche « de sens, de hardiesse et de vertu », pour rendre ici hommage à la pensée philosophique d’Aimé Césaire, l’Antillais ne pourrait conquérir sa pleine liberté.
En effet, Césaire le premier reconnaît que « Schœlcher dépasse l’abolitionniste et rejoint la lignée de l’homme révolutionnaire », qu’il est « celui qui se situe résolument dans le réel et oriente l’histoire vers sa fin » ; c’est dire que celui qui fut l’ami de Victor Hugo, prophète d’entre les poètes, avait déjà la prescience de cette évolution du monde, vers la mondialisation sans doute mais surement vers un universalisme qui doit aujourd’hui être passé au crible de notre questionnement tant il est vrai qu’il y a un dramatique paradoxe entre le brûlant désir d’autonomie et de réalisation des Martiniquais et l’inertie d’une société insulaire, esclave d’un obsédant passé.
Pourtant l’Antillais fonde son identité sur la métamorphose permanente du monde qui l’environne sans pouvoir revendiquer une pleine culture de référence. Sur des bribes de culture amérindienne, elle-même composée d’une double voire d’une triple culture vernaculaire, le Créole met en relation les rites et les pratiques d’une oralité dont la spécificité profane est constamment sacralisée d’une part, pour tenter, cela peut se comprendre, de rassembler les lambeaux d’une humanité perdue ; et d’autre part, les us et usages d’une société de la lettre et du savoir qui paganise allègrement les rituels fondateurs d’une unité ontologique et divine dans le libertinage des mœurs.
Le tout premier, il a donc vocation et capacité à danser sur les vagues incessantes de l’histoire et même de défier les tsunamis qui dévastent régulièrement les ébauches successives de structures identitaires.
En 1939, Césaire pousse le cri libérateur : l’Afrique originelle, perdue et retrouvée, légitime les bâtards de l’histoire coloniale.
En 1946, Césaire rédige la loi d’assimilation qui valide la citoyenneté française, mais les ancêtres n’ont toujours pas les yeux bleus et les cheveux blonds.
En 1952, Fanon met en garde contre les dangers de l’assimilation et de l’aliénation. Déjà il montre la voie de l’émancipation, celle qui donne non pas une idée de la liberté, comme l’a fait l’abolition de 1848 et qui permet de proposer l’égalité par l’assimilation, mais celle qui propose une expérience de la liberté : « Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères » (Peau noire, masques blancs), mais celle qui invite le sujet à repasser sans cesse au crible sa propre subjectivité, comme le proclame avec panache Fanon : « O mon corps, fait de moi toujours un homme qui interroge. »
Mais c’est sans doute parce que l’Antillais a entre lui et le monde ce corps qu’il regarde et dont la pensée l’obsède qu’il n’a de cesse de recomposer un réel sur le mode de l’imaginaire colonial : il se donne des maîtres à penser érigés en totem et il campe dans le temps d’une lenteur exaspérée de l’histoire coloniale, retardant à la fois le processus de l’émancipation tout autant que celui de la Relation, donc de l’universalisme, pourtant prônés avec force par Césaire pour le premier et Glissant pour le second, mais sans jamais que leurs appels véhéments atteignent le cœur du peuple.
Avec une vigueur dramatique, la scène de l’Abolition est inlassablement rejouée avec en contrepoint tragique digne des grands classiques la revendication absolue : la Réparation. Ainsi, la lutte pour l’indépendance politique se présente comme le dernier avatar de la révolte servile de 1848. Mais l’Antillais reste là, drapé dans une dignité de marbre, immobile et muet, tandis que le monde se construit dans le dépassement et la transcendance, c'est-à-dire dans le pardon du monde au monde.
L’identité, comme l’Archipel, reste inachevée ; c'est-à-dire qu’elle se compose péniblement d’une fragmentation d’îlots de références, sans lien, sans ordonnancement, déposés là par les hasards d’une histoire collective et personnelle, dans l’embarras de l’impossible choix et du nécessaire tri, avec son cortège de souffrances et de frustrations. L’île, cale du bateau négrier avec sa mélancolique cargaison, médite sur sa triste destinée, et héroïne romantique, campe dans l’impuissance chronique et l’inaction révolutionnaire.
Pourtant un autre scénario reste à expérimenter : celui de l’abolition constante du réel insulaire recomposé sur le modèle de la société d’habitation, et qui se réorganise sans cesse sur la décomposition régulière des structures sociales, économiques et identitaires, (le chaos entrainant invariablement le retour d’un monde cadastré) pour enfin habiter le processus d’émancipation qui, tout en affranchissant l’Antillais du passé, l’inscrit irrémédiablement dans un présent sommé de s’écrire en tenant compte de la marche forcée du temps et dans une dynamique active, un mouvement d’écriture de la complexité de son identité et de l’étendue de sa liberté.
Dès lors, l’Emancipation ne peut plus être un simple synonyme de l’Abolition mais elle devient plutôt l’expression de la réalisation humaine, et pour parler en métaphore biblique, de l’accomplissement de l’Etre. A ce stade, l’Emancipation libère totalement du poids et des contraintes de l’histoire et de l’organisation sociologique, entrainant l’individu dans un vertige universel dont il doit faire émerger les multiples facettes de son identité, laquelle le renvoie à la vérification de sa liberté et de sa tolérance, être et laisser être, ce qui somme toute ne le renvoie à rien d’autre qu’à la validation de son humanité par l’épreuve républicaine : liberté, égalité, fraternité.
C’est précisément ce que suggère Patrick Chamoiseau, dans une fable initiatique, mystérieuse et magnifique, « L’esclave vieil homme et le molosse », qui donne corps aux double concepts de l’émancipation et de l’universalisme. Pour arriver à l’accomplissement, l’homme doit au préalable abolir en lui tout préjugé et toute peur, s’affranchissant ainsi de tout arbitraire, et s’ouvrir, en esprit libre, à l’universalisme, non plus lieu de l’uniformité réductrice, mais devenu le précieux dépositaire de toutes les identités humaines. C’est au sein de cette féconde dialectique entre l’Emancipation et l’Universalisme que se joue sans doute le sort de l’humanité tout entière.
Je ne saurais terminer mon propos sans revenir à la pensée de Schoelcher et à cette relation d’empathie qu’il cultivait avec la Martinique : le tout premier, il avait compris que la multiplicité des frontières qui sertissent à la fois l’espace et le temps seraient un frein à la réalisation des insulaires. Depuis les parallèles invariablement tracées à partir de la ligne infranchissable des races et qui renvoient encore à une obsession de la couleur, et les verticales qui isolent en communautés disparates les mêmes Créoles de culture et de cœur, c’est encore l’agencement de l’habitation-plantation qui entrave la capacité à s’émanciper et à vivre, dans une irréductible liberté, les multiples possibilités de l’universalisme que l’Antillais porte déjà pourtant au cœur de son identité.
Chantal MAIGNAN