PARIS, il faut que tu saches...
Par Chantal Maignan le jeudi, juin 28 2007, 21:04 - General - Lien permanent
Présentation du très beau roman de Tony DELSHAM dont je vous conseille vivement la lecture.
Comment plonger dans ce maquis opaque, fait de mémoires enchevêtrées, de souffrances entrelacées, de projets avortés, d’espérances enlianées, et dégager une vision claire de la société contemporaine martiniquaise ?
Comment relater, sans rien inventer mais sans rien interdire, dans le lieu de l’imaginaire romanesque, les itinéraires de personnages représentatifs pour dire, suggérer, évoquer, le possible insulaire dans sa relation avec l’autre, dans un présent si semblable au passé, pour revenir, en définitive, à soi, puisque en fin de compte l’Autre renvoie toujours à l’Un ?
Comment raconter - c'est-à-dire mettre en conte, et donc en parabole et en analyse - simplement l’histoire compliquée des Antilles, et plus particulièrement de la Martinique, sans laisser le lecteur dans l’illusion rassurante d’un progrès en devenir mais sans pour autant lui obscurcir une existence dont il passe son temps à rapiécer les lambeaux éparpillés dans l’espace d’échos douloureux venus du fond des temps ?
Comment dessiner, sur le vaste tableau géographique de l’espace-temps de la relation des colonies devenues départements à leur métropole, l’esquisse d’un avenir pensé non plus comme un désir mais envisagé comme une volonté d’être, au-delà des discours mortifères renvoyant sempiternellement aux sarcophages des peaux, une volonté d’être, disais-je, inscrit dans la matière du monde.
Patatsa !
Alors Tony Delsham s’adresse à la ville lumière comme à une femme que l’on apprivoise en lui parlant avec patience dans la complicité de la proximité familière et la douceur du tutoiement. Sans doute espère-t-il donner une conscience à une « France sincère qui s’interroge, exige des réponses claires et commence à comprendre. (261)
Ainsi Thierry, personnage archétypal, nègre mulâtre métis mais portant encore sous la cape de sa peau claire les multiples présences d’Africain, d’Européen, d’indien et de Chinois éprouve-t-il dans ce dialogue avec Paris les contours de sa condition de Martiniquais (28). Mais c’est essentiellement dans cet amour singulier et inattendu, surgi avec Aline, que pour la première fois, il élargit l’espace de sa vision et de sa compréhension de l’Autre.
Tout inscrit Aline et Thierry dans la modernité : deux diplômés au chômage dans une grande ville de solitude que réunit un SMS : rencontre, passage rapide à l’acte physique sans tabous, embrasement et totalité. Je t’aime, je suis toi. Emois et colères partagés.
Mais il est nègre et elle est juive dans Paris embrasée par la colère des banlieues. Délit de faciès et déni d’histoire. Traite et Génocide. Négation de l’être et souffrance physique à en mourir. Comment se récréer une vie sinon dans l’emportement sexuel qui reconnaît et fait renaître l’Un et l’Autre.
Et nous voilà lancés dans la marche forcée du romancier qui sabre à coups féroces dans le chaos d’un temps plié en éventail : le code noir s’invite dans la rencontre amoureuse de deux jeunes adultes de 26 ans. Chassés les juifs, pourchassés les nègres : Exil !
Patatsa !
Deux grands gamins en rapide croissance embrasés par la colère et la passion. Sans aucun doute Thierry apprend la torride douleur de l’infinie jouissance mais aussi le déconcertant vacillement du don de soi sans contrepartie et de la possession : Aline l’aime, elle ne sait pas comment ni pourquoi, elle sait seulement qu’elle est lui, épousant ses colères, ses indignations, sans rien connaître des sables mouvants de son histoire.
Le regard de Thierry, prompt à classifier, par habitude, et à camper sur sa subjectivité « C’est une zoreye. Normal je suis en France » se voit désormais contraint à passer par la médiation du regard de l’Autre et à en éprouver les excès. La distance se modifie en espace insulaire comme en témoigne le vouvoiement et le tutoiement qui change de sens selon que l’on est sur le continent ou sur l’île. Thierry fera à ses dépens l’expérience de la méprise et de la honte avec un garçon de café.
Mais c’est aussi l’occasion de mesurer sa porosité et la facilité d’un mimétisme déconcertant. Son jugement et son immédiat ressenti se trouvent anéantis par la présence de l’Autre et la force de sa subjectivité : Thierry embrasé par la colère d’Aline découvre le vif d’une sensibilité exacerbée et la force d’une imagination fertile. « Je crois deviner de la peur dans ses yeux, forcément avec ma gueule, il doit me prendre pour un terroriste ».
Le romancier pose pourtant une interrogation à son personnage : qui est-il ? Comment se définit-il ? En effet, celui-ci ne se perçoit que dans la négativité d’une représentation indistincte : « Pas évident pour ceux qui ont mon look » et d’une impuissance fataliste : « A toi de respecter la règle du jeu… ». Et même, il se présente dans un collectif perçu comme dévalorisant lorsque la police poursuit trois jeunes : « des Noirs évidemment ! » avec en conséquence immédiate la remontée d’une colère haineuse venue des tréfonds d’une négritude bafouée.
Pourtant la perception que l’Autre a de lui semble évidente : « J’ai bien vu que vous étiez Martiniquais, je connais la Martinique, j’y ai habité cinq ans. Chez vous le tutoiement n’est pas mépris, c’est une marque de sympathie (11) » a dit le garçon de café mortifié par la violente réaction du jeune couple. Mais c’est sans doute parce que la « partie martyrisée de son être ne se laisse jamais faire (12)».
Ainsi Tony Delsham aborde l’un des points les plus sensibles de la construction identitaire de l’Antillais : la subjectivité maladive, voire névrotique héritée d’une histoire dont le deuil ne peut se faire, fait écran à une claire perception du monde. Le regard de Thierry, incertain, reste à la surface des choses : il croit voir Aline : une Zoreye ! Tout comme il doute de sa lecture première de la bonne « bouille » du garçon de café. La corporéité de Thierry, absente dans l’incipit, ou plutôt réduite à son seul phallus, de plus sans rien d’exceptionnel selon Aline, l’inscrit dans une incapacité atavique à poser là son nom (jamais dit dans le chapitre 1), son histoire et sa race.
Le roman s’annonce donc, d’emblée, comme douloureusement tragique et pourtant il faut avancer sur ce chemin de croix dessiné par l’auteur comme pour ramasser en chemin les pépites d’espoir que les personnages, subjugués par le dialogue intime de leurs corps, en quête d’une jouissance renouvelée comme pour conjurer l’impuissance d’un présent de désastre, auraient laissé sur la berge sans les voir.
Patatsa !
Ainsi nous voilà partageant l’itinéraire bouleversé de ces deux êtres dont la singularité se dévoile au fil du roman, enchâssée dans de somptueuses lignées de mémoires et de vives douleurs : des histoires d’hommes et de femmes construisant dans la souffrance et le dépassement de la douleur une dignité capable de leur donner le statut d’êtres humains dans un monde sans vertus et sans vergogne.
Le souvenir des combats « pour l’honneur de la mère patrie » dresse les généalogies de guerriers triomphants et déchus, trompés par une Marianne violée par l’impudeur d’une obscène politique coloniale. Comment retrouver l’équilibre sur un fil où vacillent d’anciennes certitudes : « liberté, égalité, fraternité » ne serait qu’un slogan hors du sol de France et pour tous les non-blancs ?
Entre l’impérieuse présence de Mamie Rachelle, prompte à démasquer les goys et le souvenir lancinant de Mamie Yvonne, la négresse des mornes, des liens invisibles se tissent pour sembler se nouer dans le destin d’Aline, tandis que Thierry porte la charge de la faute originelle du phallus. Violées, une multitude de femmes crient vengeance. Mais il semble que le salut des femmes ne puisse venir que du sacrifice des hommes et, par amour, le jeune homme accepte de traverser la passion de l’écartèlement de la chair. Mais c’est aussi le moment où Thierry habite, pour la première fois et pleinement, l’espace de sa corporéité.
Entre ces trames qui campent trois générations, les maux de notre époque : la drogue, la violence et la mort ; l’infamie, la déchéance et la chute. Et l’exil, toujours l’exil de soi et de son histoire. Et la béance des espaces que rien ne peut combler, ni même l’amour qui reste à inventer.
J’aime que le roman débusque les raccourcis aveuglants de notre façon de jouer avec le mot « mépris ». Nous voilà donc mal pris, non comme les hommes que nous étions et que l’esclavage a bouté hors l’humanité ; non comme les hommes que nous sommes redevenus parce que nous avons appris la haine de notre identité charnelle en intériorisant le regard dévalorisant de l’autre, mais bel et bien pris dans notre citoyenneté rognée parce que nous n’imposons rien à la face du monde sinon nos rengaines usées de victimes impuissantes et nos fétiches du passé.
J’aime encore que le roman s’ouvre de très belle manière, parce que c’est toujours très courageux et risqué de pointer les blessures non refermées de sa propre communauté, sur une méprise où chaque marque d’ouverture chaleureuse de l’Autre est vécue comme un mépris par les écorchés vifs que sont les Antillais.
Mais Paris la ville de lumière ne renvoie que la vacuité de l’être qui ne sait où placer ses pas et l’écorché vif se repaît de sa chair à nu pour conforter ses nouveaux égoïsmes.
Mais je souffre de voir que le ciel des Antilles aussi est miroir qui renvoie les espérances du « devenu » mais aussi ses coupables atavismes et la facilité d’être là, mains déliées dans l’aisance du jour : 4/4, mercedes et sexe.
Le romancier nous abandonne là sur la grève, pantelant et à vif, sur une note de désespoir. Et pourtant nous en redemandons !
Chantal MAIGNAN
ony D