Le bwabwa du carnaval
Par Chantal Maignan le vendredi, mars 2 2007, 11:26 - General - Lien permanent
Puisque chacun y va de son analyse sur le carnaval (Cf. Antilla 1236), je voudrais ajouter ma réflexion à toutes celles qui se sont contentées de constater doctement que le carnaval « était à un tournant de son évolution » !
La Martinique est en plein contresens carnavalesque : le bwabwa qui a été brûlé cette année, et qui représentait la violence (au mépris même de la fonction première du bwabwa, censé tourner en dérision et porter chance en même temps), aurait dû être la Martinique contemporaine.
Car caricaturer la violence n’est rien d’autre que la contourner et laisser à la « chance » le soin, et mieux, la responsabilité de la combattre et de l’endiguer !
Mais dans notre pays, le soupir fataliste remplace à chaque fois l’indignation et l’action.
Non, un carnaval où l’on saisit « 300 armes de toutes sortes », où l’on annule les soirées privées où, usant de sa liberté individuelle et de son argent, le citoyen va passer un moment de défoulement heureux, où l’on finit par interdire par des arrêtés municipaux ce qui constitue le socle de notre tradition, un tel carnaval ne peut pas être jugé s'être « déroulé dans le calme ».
Une fois de plus, alors qu’il revendique la protection de sa culture, de sa tradition, de ses valeurs - lesquelles ? – ce « peuple » baisse les bras et courbe la tête devant la poussée insensée et sauvage de « la horde », devant le retour d’une barbarie que personne ne dénonce, ne fustige, ne condamne.
Deux questions se posent alors.
La première est sociologique :
Ce peuple se croit-il guéri de ses vieux démons esclavagistes qui viennent le hanter et le torturer régulièrement, l’agrippant de leurs doigts griffus pour le retenir dans le temps de l’habitation et conforter le sentiment de victimisation qui lui tient lieu de revendication existentielle ?
Est-il capable de ne plus regarder son voisin sans d’abord prendre conscience de la couleur de sa peau, de l’évaluer par rapport à la sienne, de ne plus être sensible à la moindre inflexion de sa voix, au moindre mot utilisé et qui pourraient le blesser dans sa sensibilité exacerbée ?
Peut-il regarder tous ceux qui fondent sa communauté dans le fond de l’œil sans se sentir faiblir par ce qu’il croit être une supériorité naturelle ?
Fait-il entendre sa voix, sans contrainte et sans peur, chaque fois que l’on agresse la liberté, principe fondateur de toute société, chaque fois que l’on foule au pied le travail, principe second de la dignité humaine, chaque fois que la fraternité se refuse à l’Autre sous le prétexte fallacieux de la non-adhésion à soi ou à ses idées ?
Si oui, alors, en effet, le carnaval traditionnel n’est plus nécessaire
car le peuple serein n’a plus besoin de sa fonction populaire de défouloir ;
car la jeunesse, harmonieusement intégrée dans une société qui lui fait une place et reconnaît sa valeur, n’a plus besoin de défier ses aînés dans l’insolence et la caricature ;
car les hommes et les femmes de ce pays, ayant retrouvé un dialogue respectueux, n’ont plus besoin du burlesque pour redistribuer le pouvoir dans une société où le couple s’est forgé dans la morsure de l’inégalité et de la violence.
Il peut devenir un spectacle où l’expression esthétique témoigne de la créativité des artistes qui revisitent la mémoire d’un pays en ayant le regard tourné vers un futur à inventer. Et dans de belles parades chorégraphiées donner à voir notre culture à des touristes ravis d’échapper enfin aux sempiternels et médiocres spectacles de « déhanchements impudiques » scandés par des tambouyés « sans grande imagination musicale ».
Si non, alors, ce peuple se retrouve face à une difficulté psychologique.
Comment en effet, sans ce formidable outil de mise à distance du réel pour mieux le comprendre et le démasquer, la Martinique achèvera-t-elle son travail de deuil et de libération collective ?
Comment dire, dans un affranchissement total du tabou de la parole critique qui bâillonne ce pays, les maux de notre société.
Comment crier sa révolte, sa peine, sa souffrance intérieure sans passer pour des fous si ce « hors temps-hors lieu » du carnaval n’existe plus ?
Plus ce pays s’enfonce dans la pensée unique, dans la parole étouffée, dans l’égalitarisme imposé, plus il aura besoin de carnaval.
Pourquoi alors la violence vient-elle attaquer ce qui constitue une nécessité collective ?
Parce que les règles morales se sont effondrées, parce que la transmission des valeurs s’est arrêtée, y compris dans les couches sociales les plus élevées et que les images de « bad boys » et de « bad girls » véhiculées par le contenu médiocre des média ont contaminé une jeunesse égoïste.
Parce que les jeunes ne comprennent plus le sens de ces traditions, qu’ils croient que le chagrin d’amour et le gwo poil ne sont que les seules émotions de la vie et que le bad rap est une philosophie révolutionnaire : « Sex and Gun ».
Parce qu’une frange de la population, mangé par le chômage, la misère et le désespoir se presse affamée aux vitrines de notre société de consommation et n’a plus rien à perdre : «Elle est terrible la tête de veau, la tête de veau pour l'homme qui a faim …»
Parce que la violence est la seule réponse des impuissants devant les inégalités de toute nature qui prospèrent dans ce pays au point que l’indépendance est envisagée comme l’Abolition absolue.
C’est pourquoi ma seconde question est politique et se décline en une suite d’interrogation :
Où sont les Politiques de ce pays ? Sont-ils frappés de mutisme ? Qui appelle à l’ordre et à la raison ? Qui entend le cri du peuple exaspéré ? Qui répond aux uns et au autres, cherchant à expliquer, à dialoguer, à rassembler une communauté divisée ?
Car la responsabilité politique relève aussi de l’intérêt du citoyen, de la qualité de sa vie sociale et individuelle !
Je relève que tous sont bien silencieux devant les soubresauts qui agitent régulièrement une société violentée !
Je relève que le premier d’entre eux, pourtant donné comme autoritaire et vertueux, est encore plus avare d’une parole qui attend patiemment son heure.