METISSES, Parole d'une femme
Par Chantal Maignan le jeudi, février 22 2007, 01:10 - General - Lien permanent
Voici donc le dialogue second, en hommage à celui, qui a sommé "son peuple" de produire de son intimité close la succulence de ses fruits.
Mais l'éloge est aussi le temps de la distanciation nécessaire à la naissance d'une conscience et d'une voix absolument libres.
Dialogue second
A Aimé Césaire
Au bout d’un petit matin enfanté en douleur,
Une fille très frêle a posé un regard étonné, Que des hommes alentour, Graves et silencieux aux mâchoires de silex
Et la canne broyée mille fois Avait le goût de l’amertume Et de l’ennui en pays plat,
Docile, l’enfant avait souri aux rictus ébauchés. Mais déjà se détournant d’une face trop calme, ils avaient déclaré le mensonge des femmes. Que fallait-il donc faire aux émois rancuniers pour effacer enfin l’infamie d’un décret ?
Au bout d’un autre petit matin, L’homme nu et luisant avait ouvert ses bras Immenses d’albatros Pour posséder un monde monstrueux et fatal Qui l’avait enserré dans ses anneaux de bronze.
Poreux aux vents venus d’ailleurs, aux essences du monde, aux pestilences proches Les fils aînés avaient fermé leur cœur au souffle des savanes, et leurs oreilles closes n’entendaient ni le fracas du vol des tourterelles ni le cliquetis des chaînes entravées,
Pierres au cœur de pierre, minéraux silencieux aux aspérités lisses, Et la foule aux cordes vocales pétrifiées poussant son cri devenu muet
Poète, homme d’honneur, Tu chantes les sarcophages étonnés de se mouvoir comme des hommes
Poète, cœur de chair, Tu dis les métamorphoses en pays insulaires qui se défont en lèpres maculées
Mais de ces foules désolées sous un soleil de plomb, Ta pupille ne sait que l’impuissance bâtarde des fils Et la femme reste morte ramenée au cœur de sa matrice et qui flotte absurdement sur l’indifférence des eaux.
Ainsi reviennent toutes choses Et le sacrifice d’un juste à nouveau réclamé.
Poète, es-tu ce juste ?
Tu chausses des sandales et tu te ceins les reins, revêtant les habits des errants, Tu entonnes la litanie des condamnés
Convoquer les généalogiques lignées des mendigots, Remonter le temps hors des temps jusqu’aux alliances mythiques, Habiter l’énergie des explosions cosmiques, Rouler dans les fleuves de sang, Happer au cœur de la folie la furie des révolutions infernales,
Regarder en face la pourriture de la mort bleue et l’accouplement brutal des dieux violeurs de forêts vierges et de femmes, Et retrouver enfin des yeux purifiés par le feu, Un cœur d’enfant naissant de neuf avec son cri de titan et ses ongles d’échardes dures.
Poète, je te reconnais. De mes paroles de mer, je pose le sel sur ta langue jaillie d’une gangue fondue, Fils, tu peux éclater les frontières des cales insulaires, déclarer la myriade d’îles enchâssées dans la mer, considérer enfin un monde à ta mesure et proclamer avec force le nom de tes martyrs,
Mais il est temps de libérer toutes les faces muettes dans les hautes maisons, Et la beauté de ton délire qui nourrit mes folies ne pourra m’entraver aux éclats de silex,
Je te somme, ici et maintenant : Où sont passées les filles dans tes joutes nocturnes, dans les envolées d’un dire lumineux à la face des jours, sinon aux remises d’une geôle exotique. Qu’as-tu dit de nos mères où tu pointes l’anxiété et le ventre tremblant portant le sperme insondable de l’homme
Ainsi soit l’Homme, et le Père et le fils ! Et voici que je suis venu Et ton chemin de croix : j’accepte, j’accepte ! Que de fouettées cinglantes et sanglantes Mais il faut un sang pur (Il n’a plus dans le cœur que de l’amour immense, et qui brûle)
Le père Le frère Le fils L’amant
AMEN
Eia pour toi poète devenue bouche des malheurs
Mais je récuse le madras et les anneaux d’oreilles et les sourires et les mamelles aux enfants Les filles sont donc ventres, matrices ou béance au désir de conquête Des femmes maternelles, des putains à l’entrave ! Fille de, femme de, sœur de, amante de …
Fille de mer, je te laisse à tes combats d’argile, Telluriques et rigides comme membre roidi, Fragiles talons d’Achille, Naïfs espoirs d’Ariel qui ne cesse de croire
Je prends le vent et j’élève ma voix claire, enchanteresse comme sortilège aux revenants
Poète-enfant, ignorant de l’appétit des femmes et des crocs affamés de chair d’homme Femme cannibale Femme féroce Femme pieuvre Femme veuve Femme !
Les mamelles ! Je me coupe la droite et je bande mon arc Car j’ai péché moi aussi dans les abysses infernaux la langue maléfique de la nuit Et ma bouche est gonflée de sang frais
Embrase-moi Poète et donne-moi le goût de l’anathème car le temps est encore où je nourris ma haine aux replis de ta chair.
Embrasse-moi Poète et donne-moi le goût du pardon car mon heure est tardive à déposer les armes
A la face des maîtres : pères, frères, amants, maris et fils, je lance mon crachat.
Ne vous nourrissez plus de rêves fantastiques où l’étrave fend mer Comme la lame le pli secret des filles pubères
Ce soir, l’amazone à monture chevauchera l’insoumis à la nuque ployée. Demain, elle vomira le lait caillé du sang des sacrifiés et des torrents de lave blanche et noire apaiseront le feu qui brûle en ses entrailles.
L’homme nourri d’amanites mâchera d’autres plantes et l’os de sa mâchoire sera le soc d’un nouveau monde.
Embrassez-nous, Poètes Car nous sommes légions et nos voix disent aussi Le chagrin et l’amour.
Eia pour celui qui sait La faim, La soif, Et le désir De produire de son intimité close La succulence des fruits.