METISSES, Parole d'une femme
Par Chantal Maignan le jeudi, février 22 2007, 23:35 - General - Lien permanent
Vous avez été nombreux à me demander de mettre en ligne quelques uns de mes textes poétiques.
Je vous propose donc, en guise de récréation, en ce temps de carême et de réflexion qui commence, ceux qui trahissent mon regard, sans complaisance et plein d'amour, sur ce pays qui m'habite et me hante comme tant d'entre nous, dévoré par la singulière beauté de cette anté-amérique, française et tellement créole.
Dialogue premier
A Saint-John Perse
Homme blanc sur qui l’enfance fut fondée,
Quand cesseras-tu de nourrir les secrets Où s’enlisent sans fin les intelligences insulaires Quand cesseras-tu tes discours incertains Où se perdent encore vérité et bonheur
Quand donneras-tu congé au poids insouciant de tes paroles légères Quand diras-tu les mots arides et drus ramenant ton honneur ?
Le tabac est encore rouge de roucou Et le mulet rechigne à l’entrave traîtresse Le commandeur au casque est fils bâtard d’une pureté perdue
Les matrices des femmes crient au silence des nuits Que de mensonges pour si peu d’amour ! Que de désirs encordés Les matrices des femmes crient au silence des jours Que de vérités travesties pour si peu d’espoir ! Que de cœurs éventrés
Les matrices des femmes crient le mensonge colonial, la rupture de l’hymen, la fin des illusions sacrées Vestales à jamais d’une lueur immaculée : très-belle ; très-blanche Je vous salue Marie ma fille ! Imposture où les yeux se repaissent au gré de chairs nocturnes
La nuit chaude frissonne à l’entour des plis et des nuques ployées Qui t’apporte en silence la vêture de son ombre et te drape ? Toi qui fait bruire dans les chambres complices le rire grinçant qui brame son plaisir
Ah, dans les chaos rangés qui font croire à l’équilibre de toute chose Tu annonces au monde ton être, et ton alentour habité de volontés farouches L’île vaincue rend grâce et les filles impubères inclinent encore la crêpe des têtes insoumises Mais noires les poules et les femmes caquètent et rient de la roideur des membres
Sans doute tu te rends aux grâces des mirages surgis de tes conquêtes Et l’espace s’étire au gré de ton caprice : tu soupires d’aise au royaume nouveau Il est heure de donner vie, de planter, d’habiter, de ton soc, cette terre ocre tienne
Homme blanc sur qui l’enfance fut fondée, Doit-on croire encore aux sortilèges de ton dire ? Les corps sans ombre sont ceux des fils éperdus aux matrices geôlières Et la femme vorace ne renonce au festin.
Qu’elle soit répudiée au profit de sa fille !
Au nom du père et de la fille immaculée ; ainsi naissent les chastes lieux d’amers Les hommes relevés, anoblis au licol, abandonnent les macules de terre et rêvent … Le blanc royaume est au bout des efforts, plus pur que le désir souillé des nuits profondes
Ah ! Poète qui m’enchante aux incantations maléfiques Ange drapé de lumière qui chante la pureté de blanches chairs Et la beauté du mensonge à peine voilé aveuglant les sombres clartés. Ah ! Homme noble en bure de sainteté et au casque Eloge d’une bâtardise que tu ne peux nommer
Eloge d’un désir frissonnant de tendresse Je te dirai leurs voix, j’allumerai les lampes et les astres Sans nul souci de tes plaisirs d’enfant
Poète qui m’enchaîne aux anathèmes purs et me force d’aimer l’amer des mots surgis des inconnues profondeurs de mon être
Je ne dirai pas qu’on est belle quand on a des bras noirs Je ne chercherai pas l’encontre de ton dire J’élèverai ma voix, pure et droite, dans la haute maison et je parlerai pour toutes les femmes Courbées devant tes jeux, derrière les chaises arrogantes, Et la servante assise au gré de ses mamelles Marchera sans mot dire à l’appel de son ventre.
Le commandeur au casque est fils bâtard d’une pureté perdue Et le silence des femmes complices pérennise la race ; Les hommes crient l’injure fielleuse à la bile éclatée
Aux sexes trahissant les peuples, Aux mères sacrifiant les fils,
Mais la parole est liane et se perd à l’orée des grands bois, emmêlée dans l’âpreté d’un dire qui ne sait où diriger ses pousses La flèche n’est que tige en pays de l’enfance et l’arc des bras tendus casse sous la poussée des vents
Ne faites plus l’éloge de ces mamelles, bouches voraces repues de lait trop blanc, enfants gavés d’infinies et lumineuses puretés Ni encore ne tressez vos désirs innocents aux cuisses chaudes et luisantes Car le cœur s’arrache au désir subjugué et la faim étire les dents jusqu’à la morsure des chairs cuites au feu de soleils trop ardents L’homme ploie devant les refus aiguisés et les guerrières se repaissent des défaites avouées
Les papayes douces-amères renoncent à l’insipide Et l’ennui ne voile ni les faces ni les ombres qui hantent désormais les vastes maisons blanches Une voix s’arrache aux portiques des palmes sombres, Elle élève un murmure lancinant et résonne au paradis pour les tiens perdu.
La lueur unique et blanche est espoir pour le peuple au milieu des troupeaux. C’est l’heure du pain amer, de la ceinture aux reins L’heure des embrasements, de l’exil, de la folie soudain happant les bouches closes, Impur, l’éclat du dieu terni. Métisse, l’étrangeté du jour.
Poète, il faut retirer ses pieds
Et retrouver l’éclat d’une enfance Dans l’éloge d’un temps d’innocence perverse Et consumer aussi dans les brasiers d’un ciel plombé Les fautes primitives d’une épopée guerrière
Pour moi je pose là mes pieds
Mon histoire et mon nom
Sur la chaussée de cornaline, je vais, vêtue comme une reine de Lydie.
Et je sème à tous vents.