II/ Le bovarysme de l’ancienne droite
Par Chantal Maignan le lundi, février 19 2007, 16:14 - General - Lien permanent
La droite traditionnelle a cru qu’avec le temps, les mémoires oublieraient les années d’avanies supportées, la langue mordue au sang, par les foules en détresse. Parce qu’elle-même s’était élevée à la force du bras, elle a cru que l’effort était possible à tous. Parce qu’elle avait placé sa confiance dans la République et l’Ecole laïque, elle s’était convaincue que le goût du travail et la volonté étaient ses valeurs exclusives, et que tous pouvaient échapper à une vie de misère en fixant ses regards sur la mère-patrie, dispensatrice du savoir et de la civilisation.
Mais aveuglée par les lumières de la Raison occidentale qui étalait, sur des couloirs de culture rangée par siècle, la démonstration de la puissance de son raisonnement, elle a allègrement confondu l’enthousiasme martiniquais pour un héros nommé De Gaulle avec un amour inconditionnel pour la France coloniale. Et elle a ignoré la force d’une culture insulaire jugulée, langue et tradition méprisées et interdites, qui préparait dans les viscères du peuple, l’éruption volcanique de la Négritude.
Embourgeoisée, l’élite politique de l’ancienne droite, oubliant trop souvent d’où elle était sortie, a suivi docilement la métropole dans sa politique d’assimilation euphorique et a vanté les aspects positifs du métissage. Ignorante d’une histoire d’esclavage oblitérée, peu soucieuse d’une période « d’esclavitude » pour la masse populaire tandis qu’elle creusait son sillon dans cette nouvelle société libre, elle a goûté avec ivresse les fastes d’une égalité qu’elle croyait tenir enfin à la fois avec les anciens maîtres, ses cousins biologiques, et avec le pouvoir central, qui lui avait donné les droits civiques qu’elle attendait depuis si longtemps.
Désormais hissée au pouvoir politique, cette droite martiniquaise a pactisé avec les puissances économiques libérales, héritières des anciens privilèges, qui remplaçaient les profits agricoles fragilisés par les crises européennes par les nouveaux et juteux bénéfices d’une société de consommation, encadrée par des systèmes bancaires structurellement intéressés. Persuadée de son impunité, elle s’est installée dans une vie sociale confortable et souvent égoïste, loin du peuple et des miasmes de la misère, avec pour seul slogan politique : Attention à l’indépendance ! Regardons la situation d’Haïti !
Le bovarysme de cette droite a consisté à s’imaginer le réel antillais plutôt que de prendre la mesure de l’évolution sociale de la Martinique.
Elle-même aliénée, enfermée dans une histoire coloniale à laquelle elle croyait avoir échappé, elle a artificiellement créé une nouvelle classe : « la mulâtraille », dans laquelle se retrouve toutes les «couleurs» de cette communauté de non-békés, arrogante et bourgeoise, que la Négritude de Césaire a eu beau jeu de dénoncer et de stigmatiser. Elle a donc participé, bon gré, mal gré, à l’éviction – une fois de plus – de la masse populaire qui s’est sentie trahie et s’est mise à douter de la sincérité de ses représentants politiques de droite.
Le bovarysme de cette droite a consisté à s’illusionner sur son influence sur les Martiniquais plutôt que de prendre la mesure de l’évolution politique du pays.
Peu soucieuse des idéologies, confondant allègrement le sociologique et le politique, elle n’a pas vu venir les stratagèmes que la gauche, dans la lutte classique pour le pouvoir, commençait à mettre en place et elle s’est fait deux fois piéger : une fois par le PPM et une autre par le MIM.
Le PPM a construit une redoutable machine à évincer une droite solidement implantée : d’abord parce que ce parti s’est nourri d’une idéologie occidentale marxiste ou trotskiste et qu’il a compris la formidable puissance contenue dans ces deux formules : « le pouvoir du peuple » et « le pouvoir au peuple ». Ensuite parce que les crises économiques ont précipité vers la capitale bourgeoise de Fort-de-France les masses populaires nécessaires à la mise en place d’une telle idéologie.
La stratégie du PPM a été simple : endormir la droite, rassurer les foules, affirmer la puissance des masses par la négritude, devenue pour la circonstance politique une idéologie coloriste.
Première trahison d’ailleurs à la poétique universelle de l’humanisme de la Négritude qui englobe les hommes de toutes races. Première utilisation du Poète !
Césaire quitte le parti communiste, choisit la départementalisation, rédige le « Discours contre le colonialisme », impose la figure du Nègre rebelle Caliban, absout par sa négritude les mulâtres bourgeois qui constituent son équipe politique, réveille les consciences nègres.
Galvanisé, le peuple des petits, des sans-abris, de l’en-ville entassé dans des ghetto, se dresse et à la suite de son héros nouveau, (Après De gaulle, Césaire), s’empare de la capitale, chasse les bourgeois, bâillonne la droite, impose le PPM à la Martinique satisfaite d’avoir la garantie des acquis sociaux de la République et celle de la dignité nègre de la Gauche, désormais érigée en seul parti politique acceptable en pays colonial.
Le MIM rebondit sur cette répudiation de la droite en systématisant l’exclusion. Car ce parti s’inscrit dans la revanche historique et son chef propose une troisième figure dans la représentation imaginaire insulaire : après Papa de Gaulle le grand Blanc, après Césaire le Nègre fondamental, Alfred Marie-Jeanne, le Mulâtre des mornes vient jouer sa partie en écho à l’épopée de Delgrès.
C’est d’abord l’accession au pouvoir dans un semblant de consensus où une gauche incrédule sous-estime la lente prolifération des idées révolutionnaires du MIM et de ses alliés, et où une droite progressiste, dernière rescapée de l’ancienne droite en déroute, incapable de rupture décisive avec un positionnement sociologique désormais inefficace, voire suicidaire, se fait encore piéger par un faux consensus politique au service de la Martinique.
Les dernières grandes figures de la Droite s’abîment dans l’impuissance et l’échec électoral. L’opposition, sous l’égorgette du MIM, s’étrangle ; la critique s’étouffe et se meurt.
Plongeant le pays dans un immobilisme stratégique jusqu’au point de l’explosion, violente et définitive, le MIM conduit sûrement ce pays vers une indépendance suicidaire.
Non pas parce que l’idée de la Responsabilité est insoutenable ou infaisable, mais parce que la Martinique n’a pas résolu les deux points qui s’opposent résolument à sa liberté et à son autonomie :
1. La réconciliation de tous les Martiniquais pour faire un peuple.
2. Le développement et l’indépendance économique pour faire une nation.
Le temps de la rupture et du changement politique est donc venu pour un pays menacé et dont la « chronique d’une indépendance annoncée » s’écrit quotidiennement sous nos yeux.