En principe, la République a mis fin à la dérive inégalitariste avec la disparition de l’aristocratie, des castes et des classes sociales irréductiblement liées à la naissance. Même si les socialistes ont opposé à cet argument l’apparition moderne de deux grandes classes : le patronat et la masse prolétaire, l’existence de l’ascenseur social et la possibilité du passage d’une classe à l’autre réduit la puissance d’une « aristocratie industrielle ».

Qu’observe-t-on à la Martinique ? Que la République est inachevée. Qu’un lambeau de structure ancienne fonctionne encore et s’est renforcé par la nouvelle composition du panorama économique. La caste des béké perdure, avec le principe hérité de l’esclavage de la ligne infranchissable des races, tandis que la classe des grands mulâtres, insérée dans l’économie de consommation qui caractérise la Martinique, confirme l’existence d’une masse prolétaire constituée de ceux qu’on appelle « les nègres ». La réhabilitation du terme par la poétique Césairienne de la Négritude n’a pas suffi à effacer le caractère péjoratif et dégradant de ce mot qui désignait historiquement « tout homme noir et esclave ».

Cette structure pour le moins singulière et inédite a complètement faussé la réflexion politique et enfermé notre pays dans un contresens pétrifiant. Le patronat est irréductiblement lié au béké ou au grand mulâtre, la réussite devient donc inique et le travail est installé dans « l’ère du soupçon » : plutôt que d’être valorisé pour son principe formateur, il n’est plus que l’expression de l’exploitation de l’ouvrier nègre par le patron béké-mulâtre.

Tout au long des années 1930 à 1946, post-coloniales, les Martiniquais, nourris par les idéologies socialistes, ont revendiqué avec force, et légitimement, la reconnaissance de leur égalité tout en se satisfaisant pourtant, quotidiennement, dans leur sphère d’intimité, leur petite patrie, d'une situation d’absolue inégalité de condition liée à la couleur de la peau. Comme si la Démocratie pouvait devenir schizophrène.

Faut-il plutôt considérer qu’à l’inverse c’est une masse prolétaire schizophrène qui interpelle une caste béké et une classe mulâtre en réclamant l’égalité au nom des valeurs socialistes en acceptant dans le même temps l’inégalité de condition issue de l’esclavage.

Après la départementalisation et la reconnaissance de la citoyenneté française des Martiniquais, le processus d’égalisation du statut social s’est accentué avec l’accession à l’éducation, à la formation, aux diplômes et au travail. Aujourd’hui les Noirs font jeu égal en connaissances, compétences, savoirs et savoir-faire avec les communautés jusque-là dominantes.

Cela a-t-il changé leurs rapports avec les grands mulâtres, avec les békés ? La constitution familiale s’est-elle modifiée en allant vers un brassage où les mêmes classes sociales peuvent librement se rencontrer, se féquenter et même se marier ? Un « bourgeois noir » peut-il épouser une « bourgeoise békée ou mulâtresse » et même une « femme pauvre béké » … et vice-versa ?

Il faut bien reconnaître que l’inégalité de condition fausse le principe démocratique et pétrifie une collectivité en la condamnant à vivre frileusement dans un communautarisme réducteur.

De plus les conséquences d’une telle injustice sont doubles et dangereuses tant au plan politique qu’au plan économique. Car toute frustration identitaire appelle des réactions de compensation.

La Martinique cherche ainsi dans la sphère politique le lieu de l’affirmation de sa dignité et de sa réalisation. Elle en a progressivement écarté les békés et les grands mulâtres, qui ont stratégiquement accepté un rôle d’ombre et d’influence ; tout comme elle a peu à peu renoncé à envisager la Droite libérale comme une alternative politique capable de relancer à la fois le débat et le développement économique.

Or l’analyse de l’évolution politique de la Martinique devrait inciter à la prudence : les politiques en place dirigent-ils ce pays dans la direction souhaitée par les citoyens ?

Le puissant PPM a été aujourd’hui supplanté, dans l’ensemble du pays – même s’il résiste encore dans la capitale – par le MIM qui revendique avec détermination l’indépendance nationale. Ce mouvement est renforcé par les nationalistes du PALIMA et du MODEMAS, secondé par des associations influentes (CNCP …) et des intellectuels virulents très présents sur la scène médiatique. La Droite martiniquaise reste peu audible malgré ses tentatives d’expression d’une opposition. . Quel est le programme du MIM ? Quels sont ses projets de développement économique ? Comment va-t-il organiser l’indépendance ? Garantir le niveau de vie ? Conserver le minimum social ? Pratiquer la solidarité nationale ? Mettre en place l’égalité de condition tout en gardant un tissu industriel suffisant ?

Dans une Martinique, où le débat politique s’est appauvri, où les programmes politiques sont devenus opaques, où seuls des slogans ou des bribes de chants mélancoliques nous tiennent lieu de constat mais non de dynamique, comment ne pas redouter ce qui obsédait déjà Tocqueville, et qui constitue le plus grand danger de la Démocratie : l’égalitarisme et la lente avancée vers le despotisme, avec ses corollaires : conformisme et individualisme.

Dans une société où le Despote, sous la vertueuse étiquette de l’Egalité absolue pour tous, distribue la manne et les récompenses, on assiste peu à peu à un affaiblissement des volontés, une peur de l’opposition ou de la critique ; un repli sur soi ou une indifférence pour l’Autre.

L'individualisme dans le despotisme n’est pas l’expression d’une affirmation de Soi, car si le citoyen se soucie peu – ou se méfie – de son voisin, il est soumis à la masse et à l’opinion collective.

L’Egalitarisme est donc une atteinte au premier des principes républicains puisque le despotisme marque la fin de la Liberté. Et nous voilà prêts à passer d’un esclavage à un autre.

Or il me semble que l’histoire singulière qui caractérise notre communauté nous place plutôt dans l’expérience de l’Envie et du Don. Envie de conforter notre place dans la trame humaine ; envie de construire une vie sociale et de s’élever ; envie de trouver le bonheur ; Don au nom de la souffrance vécue, don au nom des valeurs retrouvées, don au nom de l’exemplarité de notre capacité à dépasser les horreurs de l’histoire.

Cette simultanéité de l’envie et du don permet de sélectionner la démocratie libérale capable de construire un tissu social dense et généreux. Tocqueville rappelle ainsi que « Chaque citoyen apercevra toujours quelque point qui le domine et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande ».

Pour Tocqueville, comme pour moi, la liberté a horreur de l’inégalité autant que de l’égalitarisme totalitaire.

La liberté devient donc le garant de notre capacité à être et à agir sur le monde.

Elle devient le moyen de vérifier en permanence que, sous des discours identitaires séduisants, le Despotisme ne prolifère pour étouffer l’expression de notre volonté, de notre désir et de notre parole.