Le métissage dans la littérature des Antilles françaises, (Le complexe d’Ariel)
Par Chantal Maignan le dimanche, janvier 7 2007, 20:33 - Publications - Lien permanent
Paris, Editions Karthala, 2005 ISBN : 2-84586-711-5
Cette volumineuse étude de 446 pages aborde, avant de se consacrer à l’analyse des textes littéraires relatifs à la question du métissage et s’étalant sur deux siècles (1806-1996), toutes les composantes de l’organisation sociologique des petites Antilles françaises ; laquelle est caractérisée et conditionnée par le métissage biologique et culturel.
C’est pourquoi la réflexion qui analyse principalement l’histoire de la colonisation se tourne aussi vers l’anthropologie et la théologie pour comprendre les classifications raciales et le maléfice de la couleur noire à l’origine du déclassement d’une des communautés intégrée à cette histoire du métissage dans le Nouveau-monde.
Dès lors, il devient aisé de comprendre que le traumatisme infligé aux Africains et aux héritiers de la malédiction perpétuelle du sang est à l’origine de névroses psychologiques qui transformera le complexe oedipien en complexe d’Ariel : le père blanc, fantasmé ou rêvé, n’étant plus le rival à tuer symboliquement mais devenant l’incontournable référent de l’humanité, de la liberté et de la pureté. Les blessures identitaires, désormais démasquées et explicitées, témoignent de la complexité des sociétés créoles antillaises et les questions de mots, nominations opérantes jusqu’au XXIe siècle, racontent un passé colonial dont le sujet antillais a du mal à se défaire.
Les békés, mulâtres, chabins (rouge, ticheté, doré…), ou autres coulis et capresses investissent à l’envie des îles où l’habitation-plantation n’est pour beaucoup qu’un vestige du passé ou une pièce de musée. Pourtant l’organisation économique tout comme les structures du pouvoir politique révèlent un malaise persistant : la ligne infranchissable des races perdure avec, de part et d’autre, des ruses de métis pour transgresser ses interdits, mais une impuissance fondamentale à la rompre et la renvoyer dans les lieux de la honte doublement assumée.
C’est sans doute ici que la littérature vient jouer son rôle : montrer la « vraie vie » en dévoilant le monde. A travers les représentations successives du métissage, elle raconte la vie des Antillais qui cherchent douloureusement une unité fondatrice. Elle rappelle le mythe original de la colonisation et ses avatars de plus en plus monstrueux et de plus en plus exclusifs.
Ainsi, le mulâtre passe-t-il du statut de l’Elu (en pays à développer) en Exclu (en espace colonial français), incapable pourtant de se concevoir comme nègre dans un système absolument binaire. Aimé Césaire montre comment cette méprise volontaire - la race pour la classe - a aliéné le sujet antillais en le rendant incapable de proférer son propre décret de liberté. Les écrivains de la Créolité explorent aujourd’hui la voie du réenracinement dans la terre et la langue vernaculaire, deux éléments fondateurs de l’émergence d’un peuple. Le troisième élément est l’Histoire ; et c’est l’objet de cet ouvrage. Une histoire panoramique, envisagée du point de vue de l’Antillais, métis biologique et culturel, et des valeurs qui fondent l’humanité.