"Le Martiniquais a fait confiance au blanc et c'est là l'erreur". Provocation simpliste ou cruelle lucidité psycho-sociologique ?
Par Chantal Maignan le mardi, janvier 2 2007, 10:37 - General - Lien permanent
Dans son numéro 1225, le magazine Antilla rapporte le témoignage de Roger Lise, que l'on ne peut soupçonner d'être subjugué et aliéné par une quelconque puissance coloniale, et qui a cherché, pendant toute sa vie politique, à garder en mémoire les valeurs fondamentales qui structurent la société martiniquaise. Les convictions de cet homme de gauche, qui a pris ses distances à la fois avec le PPM autonomiste fondé par Aimé Césaire et le projet indépendantiste du MIM, méritent d'être méditées au regard de cette nouvelle droite, dans laquelle je me reconnais et pour laquelle je milite, qui propose une rupture avec la politique telle qu'elle était traditionnellement menée.
Roger Lise laisse le souvenir exemplaire du Nègre qui a su mener sa barque en pilote avisé : parti de rien et ne pouvant compter que sur ses propres forces, il ne reçoit pour héritage que des valeurs bien solides : l'honneur, la fierté, un profond désir d'élévation sociale au nom de la conquête de l'égalité. Non pas octroyée par l'Autre, placé au dessus par la naissance, la fortune ou la couleur, tellement persuadé de la légitimité de sa supériorité après des années d'endoctrinement sur la puissance du rang, de l'argent ou de la pureté du sang, mais imposé par ses compétences, son talent et sa personnalité : c'est-à-dire son irréductible humanité.
C'est pourquoi son élévation, il n'attend pas qu'on lui en fasse l'aumône mais il la construit résolument dans l'objectif de l'égalité en savoir et en diplômes. Mais il ne nie pas qu'une discrimination négative est opératoire avec le blocage des Noirs à l'entrée des postes à haute responsabilité. Ainsi dénonce-t-il le déni de promotion dans le cas de Morthenol.
Il est aussi particulièrement sensible à la misère des siens victimes des dérives et des abus d'un certain clientélisme politique qui s'oppose à la solidarité républicaine et à la fraternité la plus élémentaire. Le désespoir du petit peuple est la raison de son engagement au nom de valeurs dont il cherchera toujours à préserver l'intransigeance et la rectitude morale.
Ainsi toute opposition stérile est à combattre : la politique doit être une pragmatique républicaine : la liberté d'être, d'aller, de s'exprimer ; l'égalité de tous les hommes ; et la fraternité pour un progrès social harmonieusement partagé.
Roger Lise s'affirme irréductiblement français mais un français de Martinique attaché à ses racines, à sa culture et à des valeurs qui ne sont ni celles de la consommation ni celle d'un profit égoïste et indifférent au sort de la collectivité.
Ainsi il prône avec force les valeurs du travail et de l'intégration par le travail en fustigeant le RMI et la non-intégration systématique des jeunes dans la communauté active. De même, il n'hésite pas à dénoncer l'ambiguïté du rapport au travail et l'amateurisme qui grève la réussite des entreprises martiniquaises. Les exemples du port de pêche et de l'usine de poissons sont significatifs à cet égard.
Il n'hésite pas non plus à dénoncer les dérives d'une politique qui se donne comme caution le progrès social : ainsi il rappelle que la spéculation foncière encouragée par la défiscalisation aurait dû être maîtrisée par l'engagement politique des deux présidents des collectivités martiniquaises. Ainsi, la Gauche n'a pas su préserver l'intérêt de la population en rachetant les terres des mains des békés qui étaient prêts à les vendre ou en utilisant leur droit de préemption.
Ce témoignage qui ne mâche ni ses mots ni ses convictions rappelle des évidences pour tous ceux qui ont compris les enjeux de l'engagement politique :
1. L'affirmation d'une identité française républicaine
2. L'affirmation d'une irréductible spécificité culturelle martiniquaise
3. L'affirmation d'une responsabilité martiniquaise
4. L'affirmation d'incontournables valeurs : honneur, fierté, goût de l'effort et du travail, aspiration légitime à l'élévation sociale
5. La volonté de l'égalité citoyenne et de l'égalité des chances
6. Le refus de l'assistanat
7. Le refus de la dissolution morale et de la société de consommation
8. Le refus d'une logique capitaliste inhumaine au profit d'un développement économique et social
9. Le refus de l'abandon de la jeunesse
10. Le refus du repliement sur soi, de l'immobilisme et de l'échec.
Ces valeurs sont aussi les miennes car si je refuse le retour de mon pays dans la misère et la difficulté quotidienne par une indépendance ou une autonomie prématurée, je dis qu'il est temps de prendre en main, de manière responsable, le destin de notre département et de proposer à notre peuple une voie pratique capable de donner à nos enfants les moyens de vivre dans le lieu de leur enfance et de leurs rêves.
Que le voyage ne soit plus un exil mais un choix ; que le retour soit une possibilité de réalisation professionnnelle et personnelle et non plus une éventualité de retraite, au crépuscule d'une vie.
"Le Martiniquais a fait confiance au blanc et c'est là l'erreur !" L'erreur de croire en son infériorisation, en son incapacité et en son impuissance à agir sur son destin. L'erreur de ne pas servir de toutes les possibilités de la loi pour agir. L'erreur de ne pas mettre sa confiance en ses propres capacités ; l'erreur de toujours demander et d'attendre.
Que sait le blanc des besoins des Martiniquais ? Que sait le Martiniquais des besoins des Bretons, des Occitans ou des Catalans ? Tous luttent pour la reconnaissance et le respect de leur spécificités culturelles. Pourtant ces derniers n'attendent pas qu'une "métropole" ou qu'un pouvoir central leur dicte des choix stratégiques favorables à leur développement en fonction de leur position géographique et de leur possibilités économiques. Se servant des lois à leur diposition, ils agissent par eux-mêmes pour eux-mêmes.
Chaque région a son histoire, ses traditions, ses spécificités ; toutes sont réunies dans l'ensemble français au nom des valeurs républicaines : liberté, égalité, fraternité. Toutes sont les acteurs de leur rayonnement dans la France.
Cessons donc d'être timorés et avançons sans plus nous interroger sans fin sur notre égalité. Utilisons tous les moyens mis à la disposition du peuple par une politique nouvelle pour occuper les places qui sont les nôtres.
Discrimination positive, parité, égalité des chances, ascenceur social : dans l'Europe qui se construit, toutes les minorités, blanche ou noire, trouveront là des armes pour affirmer leur potentiel, leur talent et leur réussite, imposant ainsi leur irréductible égalité et se donnant les moyens de commencer à pratiquer la fraternité dont notre monde a tant besoin.