Puisque le propos nous entraîne prioritairement sur le plan de l’économie, restons donc, pour y répondre, dans le thème abordé.

Historiquement, les travailleurs martiniquais ont eu simultanément deux interlocuteurs : d’une part le patronat, traditionnellement composé de l’exploiteur béké et de la « mulâtraille bourgeoise » pour reprendre les termes d’une négritude idéologique et, d’autre part, l’Administration centrale, représentée par ses émissaires, Blancs continentaux, ignorants de l’histoire insulaire, pétris de certitudes inoculées par une imagerie coloniale occidentale faite de clichés et de préjugés.

Les luttes sociales ont arraché, souvent au prix du sang, la réalisation concrète de la dignité de l’ouvrier par l’octroi d’un salaire, d’une protection sociale, et pour les fonctionnaires, d’une indemnité de vie chère. Tous ces éléments ont favorisé l’organisation d’une petite bourgeoisie noire et instauré un ascenseur social permettant à chaque famille de rêver d’un meilleur avenir pour ses enfants.

A la demande populaire, et sur proposition d’Aimé Césaire, la départementalisation a entériné en 1946 l’intégration dans l’ensemble français, faisant ainsi bénéficier les nouveaux citoyens français de tous les avantages nationaux augmentés de ceux qui avaient été conquis sur le plan local. En réalisant ainsi l’unité nationale, la France entérinait définitivement l’accession à la liberté d’une Martinique qui accédait à l’égalité citoyenne tout en conservant sa spécificité régionale et culturelle.

L’histoire coloniale, aussi douloureuse soit-elle pour chacun des partenaires de ceux qui composent aujourd’hui un ensemble républicain, est actée. Elle nourrit les grands moments de l’histoire de France avec ses sombres épisodes et ses pages lumineuses. Tout comme les alimentent les rêves anéantis de l’égalitarisme idéologique, surtout pour les masses populaires, dans la pauvreté et l’amertume, d’un communisme ou d’un socialisme oublieux de la spécificité humaine : une soif absolue de liberté, d’évolution et de progression.

L’égalité restait à trouver sa réalisation dans l’espace même de la Martinique qui a pratiqué pendant deux siècles un apartheid légiféré, et depuis un siècle, s’est installée dans une ségrégation intériorisée. L’interdiction du mariage, et donc du rassemblement de familles et d’un brassage social entre békés et noirs, inoculée dans les consciences insulaires avec pour corollaire un profond mépris pour la peau noire, allait-il se trouver battu en brèche par une déclaration solennelle et fraternelle des descendants de colons ? Le milieu économique, majoritairement détenu par les békés, quasi exclusivement composé de sociétés commerciales liées à la consommation, allait-il être résolument envahi par les politiques noirs qui s’attacheraient à favoriser le développement d’entreprises de production que le niveau d’étude et de spécialisation des jeunes martiniquais permettait désormais d’envisager ? Toutes les communautés, réunies dans la même perspective, partageant le même intérêt, allaient-elle rassembler leurs forces pour hisser le pays Martinique à la pointe d’une Caraïbe qui cherchait à se réaliser par des voies plus difficiles et plus hasardeuses ?

Si cela ne s’est pas fait, est-ce que c’est parce qu’une puissance coloniale nous en aurait empêché ?

Doit-on rappeler que l’égalité ne se quémande pas, elle n’attend pas d’être donnée par la fausse générosité de ceux qui demandent à celui qu’ils infériorisent au quotidien d’être patient, de laisser doucement se faire les choses. Elle s’impose avec vigueur et courage. Elle s’impose par la ténacité irréductible de celui qui lutte inlassablement pour que l’on reconnaisse sa dignité. L’inégalité de race est une violence à laquelle il faut dire non, l’inégalité économique est une violence contre laquelle il faut de toutes ses forces se battre par l’action.

Il n’y a qu’une valeur qui transcende les peurs et balaie les considérations raciales : l’admiration. L’admiration pour le courage, la bravoure, le panache. Avons-nous, forts des droits que nous donnaient la départementalisation opposé notre irréductible égalité à ceux qui, comme nous, sont des Martiniquais ? Ou, avons-nous encore subi leur subjugation en nous flattant de partager les miettes de leur prestige ? Avons-nous, forts des possibilités que nous a ajouté la décentralisation, développé l’économie de ce pays ? Protégé sa culture ? Encouragé sa créativité ? Accompagné ses projets portés par des dizaines d’anonymes inventifs ou géniaux ?

Et puisqu’il faut bien répondre aux questions qui se posent, il faut répondre non. Non ! L’économie est resté coloniale : une économie de comptoir qui achète et vend sans enrichir la Martinique et qui enfonce tous les jours les Martiniquais dans la précarité et la pauvreté à la fois par le chômage et par le surendettement. Une économie dont le navrant tableau permet de camper sur des positions idéologiques dépassées et qui desservent la Martinique en développant la xénophobie et le racisme.

Ainsi à la désormais traditionnelle image du patron ripoux, désormais béké, juif, chinois, s’oppose celle de l’exploité nègre, victime absolue et permanente d’un système qui le condamne à l’exil de son propre pays!

Comme si le Nègre n’a qu’un esprit « fonctionnaire » c’est-à-dire d’assisté. Comme si le Nègre n’a pas le sens et le goût de l’entreprise. Comme si le Nègre n’aime ni le risque, ni le challenge, ni l’effort, ni l’argent bien gagné. Comme si la réussite économique n’était que la preuve de la plus vile dégradation. Quelle vision du travail et de la juste récompense de l’effort ! Quel jeune Noir peut se donner en exemple aux autres puisqu’il est aussitôt frappé du sceau de l’infamie : capitaliste libéral sauvage !

Et certains partis politiques font commerce électoral de cette caricature d’une Martinique dont ils ne font rien pour changer la perception : puisque le travail est pourri alors acceptons l’aide sociale, ce dû de la France coloniale, mais gardons notre dignité en mettant dans les urnes le bulletin de notre réprobation.

Et voilà repartie la grande méprise martiniquaise et redonné le pouvoir à l’immobilisme et à la fatalité.

Pourtant, il suffit de peu de choses pour que notre pays change radicalement de voie et de visage : la mise en avant des Noirs qui ont réussi dans des entreprises autres que celle de la consommation ; la valorisation des femmes et des jeunes ; l’écoute attentive des porteurs de projets et la mise en place de structures capables de les aider à les réaliser ; l’incitation à revenir en Martinique des jeunes diplômé en biologie, biochimie, génétique, e-marché … en créant des pépinières d’entreprise, des laboratoires de recherche, en développant un réseau international d’échange d’intelligence et de services ; en formant notre jeunesse pour qu’elle gagne sa vie ici en développant le tourisme de loisir et d’affaire avec la création d’une école hôtelière de qualité, de laboratoire de langues, d’informatique, des écoles d’interprétariat, de finances internationales, de formation d’aides à domicile pour les personnes âgées ou dépendantes, de métiers de l’humanitaire …

Rien ne semble s’opposer à l’essor de notre département tant sur le plan économique que sur celui de la construction identitaire et des valeurs qui caractérisent notre communauté.

Pourtant la Martinique semble frappée de pétrification stérile, comme si d’invisibles liens la retiennent encore dans une époque archaïque dont elle ne sait se dépêtrer. Même le triomphe politique du MIM n’a su faire échec au chant nostalgique d’une campagne « Martinique, pays mêlé… ». Le pays continue de mourir dans l’asphyxie étouffante des embouteillages et d’une impossible rupture avec l’échec, dans le cauchemar d’un avenir incapable de se désirer, voilant, sous les illusions ensoleillées de quelques percées laborieuses, l’immense pénurie de notre indépendance mentale.

Le présent se décline donc en 2007 avec l’examen d’une situation contemporaine : les choses ont-elle changé depuis 1946, après plus d’un demi-siècle de départementalisation et plus de 25 ans de décentralisation. Les Martiniquais ont pu bénéficier du progrès social et de l’avancée technologique de la France continentale. L’égalité des chances, instaurée par le biais de l’Education scolaire, de la formation universitaire ou des Ecoles de commerce et d’ingénierie, a vu l’émergence d’une élite antillaise hautement diplômée. Les lois de décentralisation ont accentué la prise progressive de responsabilités des élus politiques en charge de notre pays. Quels ont été les débats de société proposée par les élus politiques ? Qu’avons-nous demandé au parlement pour que se développe notre indépendance économique ? Quelles lois ont été présentées, défendues, votées ?

Le temps d’une salutaire rupture est venu.

Sans doute la nôtre sera-t-elle un peu moins tranquille car elle nous demande à tous un effort de générosité et de courage, mais c’est au prix de cette fraternité que nous sauverons notre pays de l’abîme vers lequel il se dirige à coup sûr si nous sommes incapables de dépasser nos petitesses humaines : l’Europe s’agrandit avec des peuples qui en ont assez d’avoir froid et faim et à qui le travail ne fait pas peur.

Sommes-nous prêts à nous affranchir, non de la tutelle car nous ne sommes plus des enfants ingénus, mais du partenariat économique de la France continentale ? Ou avons-nous encore à construire les moyens de notre autonomie en développant l’économie de notre pays de façon équitable, en préservant la singularité des nos mœurs et de notre culture, en devenant ce que nous avons toujours eu vocation à être : le pays de la rencontre réussie des peuples et du métissage.

En réponse à la question de Camille Chauvet, je dirai que la femme politique de droite que je suis a le devoir de choisir ce qu’impose la situation économique et sociale de son pays : une autonomie, dans le cadre d’une décentralisation réelle et active, librement assumée au service d’une meilleure gestion de la Martinique parce que notre pays, situé dans l’espace américain, a un rôle international majeur à jouer, notamment avec l’Amérique latine, qui entre dans le jeu de l’économie mondiale, et plutôt, que de se replier sur lui-même, il doit s’ouvrir au tout-monde.

Le projet pour l’outre-mer de Nicolas Sarkozy ouvre des champs d’action sur des problèmes que connaît la Martinique comme la sécurité, le chômage, la formation des jeunes, la valorisation des femmes …

Et cela m’intéresse, mais j’y ajoute des propositions concrètes qui doivent permettre à la Martinique de participer à son développement car personne ne sait mieux que les Martiniquais les besoins de ce département. Le débat n’est donc pas unilatéral et impérial mais le dialogue est ouvert entre le centre et l’ultra-périphérie.

Ainsi, la Martinique ne doit faire l’économie ni de sa voix dans le débat national, parce que la France est sienne, ni de son poids dans le jeu de la diplomatie caribéenne parce qu’elle en a la légitimité et les compétences.

Enfin, la Martinique doit repenser son rapport au travail : ni infamant, ni dégradant, le travail est la première indépendance de l’homme et de la femme : il est le garant de toutes les libertés.

Dans le cadre des valeurs républicaines auxquelles je suis irréductiblement attachée, et dans l’ordre : liberté, égalité, fraternité, je propose que le travail nous donne aujourd’hui non seulement le moyen d’avoir une vie honnête et confortable mais aussi celui d’assister les peuples les plus défavorisé, et prioritairement ceux qui sont restés sur le continent d’où nous avons été arrachés et qui éprouvent aujourd’hui, dans leur cœur et dans leur chair, la douloureuse recomposition du monde.

Je propose que la Martinique cesse de penser à ce que la France pourrait faire pour elle et qu’elle se mette à imaginer comment elle pourrait exister par elle-même et pour elle-même, afin de retrouver l’esprit, généreux, joyeux et ouvert aux Autres, qui caractérisaient les Martiniquais fiers et dignes qu’étaient nos grands-parents et nos parents.

Le moment est venu de Vouloir Agir.