On pourrait penser que tout a été dit en ce domaine depuis que la loi sur la parité a imposé non seulement la présence des femmes en politique, sur les listes constituant une équipe, mais, de surcroît, les modalités de répartition de leur présence sur ces listes de manière alternée.
Certains, hommes et femmes, se sont émus de cette nécessité de la loi pour imposer un mouvement qui, ma foi, se serait imposé, bon gré mal gré, dans… disons un bon siècle de patience, car la politique ne suit pas le mouvement du monde social en ce domaine, loin s’en faut, tant il est vrai que le pouvoir est là, dans ces instances – ou en tout cas le sentiment du pouvoir – et qu’il est encore dans les mentalités de l’espèce qu’il est dévolu au plus fort ; c’est-à-dire à l’homme, l’homme véritable dont parle Annie Leclerc dans un ouvrage polémique et drôle publié en 1974 et intitulé Parole de Femme :
L’homme véritable qui se doit de combattre, non pas parce que certaines choses doivent être combattues, mais parce qu’il lui faut atteindre les limites extrêmes de ses possibilités de combat.
L’homme véritable qui pénètre les terres vierges à la recherche du danger et des difficultés à vaincre. Qui s’avance, sollicitant les résistances, invoquant provoquant le combat.
C’est que tout ce qui donneà l’homme véritable l’idée d’une maîtrise possible lui met le feu au fesses : les terres de l’Ouest, les troupeaux de bovidés, les sommets de l’Annapurna, les secrets encore non révélés du Cosmos, les coffres de banque, les Indiens vengeurs, les femmes et les juments rétives.
D’autres, hommes et femmes, se sont réjouis de cette initiative hardie et révolutionnaire dans des pays anciens – dont la vieille France – où les répartitions sociales et politiques sont encore surannées.
Mais quand on a la nostalgie du Siècle des Lumières, il est difficile de prendre la mesure du réel. Et cette réalité est précisément une société sexuée où les femmes, par le jeux des guerres puis par celui des cataclysmes matrimoniaux, ont découvert, souvent à leur corps défendant, le poids et le prix des responsabilités, mais aussi leur nécessité et leur pouvoir.
Si la France métropolitaine peut encore (parce qu’elle est vaste en espace, parce qu’elle offre des possibilités de carrières, des défis et des challenges multiples que les femmes s’empressent de d’accepter et de relever) jouer le temps et cantonner les femmes dans des postes limités ou secondaires – bien que l’on reconnaisse et que l’on salue les efforts fournis au plus haut degré du pouvoir – la Martinique n’a pas les moyens de l’attentisme et ne peut plus continuer à se voiler pudiquement la face.
Depuis plus de trois siècles, elle est en parfaite contradiction avec son histoire, ses valeurs et ses possibilités.
En effet, dans une société qui, depuis le Code noir en 1685 et l’application de la formule latine : l’enfant a le statut du ventre qui l’a porté, est essentiellement matrifocale, avec des femmes poto-mitan et des femmes debout, on ne peut que s’étonner de l’ambiguïté qui régit les rapports humains, sociaux, professionnels et nécessairement politiques entre les hommes et les femmes.
Reconnaissons la présence en Guadeloupe de « Mulâtresse Solitude » et de « Femme cannibale » (et par là-même de Lucette Michaux-Chevry) pour mieux mesurer le vide de nos références féminines (à part la nostalgie de la seule et unique « mairesse » de Morne Vert en des temps trop anciens).
Est - ce à dire que le Martiniquais est encore dans le désir de père absent et le déni de la mère masculinisé et trop virile ( à son corps défendant !!! ) ?
Faut-il encore s’interroger sur la perception masculine de la confiance que l’on peut accorder au sexe opposé quand on lit cet étonnant aveu de Césaire dans le Cahier :
Plus calme que la face d’une femme qui ment.
De toutes parts et de tous bords les hommes de ce pays, à l’instar de nos poètes, ont enfermé les femmes dans des postures exotiques ou érotiques : « la Câpresse attifée » « la tête surchauffée », « Les seins bondissants, le pied vif, Rayonnante de grâce, Et le geste lascif ; ou, comme les bons curés qui cherchaient à endiguer cette licence malheureuse, dans des rôles de soignantes ou de dévotes, délimitant pour longtemps un cadre étroit hors duquel il n’y avait nulle place ou nulle perspective.
Ainsi s’est élaborée une double image de la femme, mais hélas contribuant toutes deux à l’exclusion de la sphère sociale.
Soit elle est jugée superficielle ou immature, mais qualifiée, pour sauver les apparences et ménager les susceptibilités, de fragile ou d’innocente.
Soit elle est trop pure (honnête et sincère) pour frayer avec des milieux aussi « pervertis » que la finance ou la politique.
On le voit, quel que soit le discours, la femme ne trouve aucune raison - ni aucune justification - de s’aventurer hors de l’espace protégé du foyer.
La construction superficielle d’une certaine féminité axée sur le rejet de toutes sortes de tensions et récompensée par une espèce de dévotion masculine a donc pu éloigner un certain temps les femmes de ce pays des lieux de responsabilités au sein de la société.
En contrepartie, l’homme a concédé un certain nombre de pouvoirs à l’intérieur de la petite société familiale. Les femmes ont ainsi pu développer un savoir-faire non seulement en termes d’élaboration d’un budget, en matière d’éducation, de transmission de connaissances et d’usages traditionnels et j’en passe…
Mais elle a surtout développé un sens assez incroyable de la diplomatie qui consiste surtout à éviter les conflits et les guerres intestines de nature à menacer le bel équilibre de la famille. Ce faisant, elle dépense une énergie extraordinaire à justifier les attitudes, les choix et les désirs du maître de maison.
Mais dans le même temps, elle occulte, dans la plupart des cas, sa propre perception des problèmes et ses hypothèses de résolution des difficultés.
Son discours n’est donc pas au service d’une pensée qui s’est affinée à la mesure de ses échecs et de ses découvertes empiriques, de ses réussites et de ses avancées concrètes mais il est au service de celui à qui revient en dernière instance l’acte de décision.
Le schéma général de la relation antillaise se nourrit du modèle colonial, lui même issu du rapport universel de la relation Maître – esclave, lequel ne nous renvoie pas absolument à une énième histoire de l’esclavage mais plutôt à une histoire du désir et du discours.
Et c’est aussi une histoire du regard car, sous nos cieux, la mère de l’Autre est vouée aux gémonies tandis que la sienne est intouchable. Pour s’en convaincre il suffit de se rappeler notre incroyable inventivité en matière de jurons créoles : combien de « manmam’w » pour un ou deux « papa’w ».
La femme est donc, telle Janus, porteuse d’un double masque, qui séduit ou terrifie, mais elle apparaît rarement dans sa dimension humaine, dépouillée de tous les oripeaux qui voile la vision masculine.
Toutefois, si la relation des femmes avec les hommes est difficile, dès qu’il s’agit de partage de pouvoir, (c’est à dire de lieu d’affrontement de discours contradictoires), elle l’est encore plus avec les femmes parce que l’histoire de ce pays a cantonné ces dernières dans la sphère étroite de la séduction, développant de manière hypertrophiée, le rite de la rivalité et la pratique de la critique-destruction absolue.
Même si la société moderne, à travers le système éducatif, a permis aux femmes de toucher aux sports d’équipe et d’expérimenter le travail en groupe, l’admiration, la valorisation et la solidarité sont encore des exercices difficiles pour la plupart des femmes, et particulièrement dans notre pays où la « parole -milan » est un sport national.
Il est bon de considérer ici ce rapport singulier de l’Antillaise avec la « parole » – que je distingue du « discours ». Une certaine tendresse se rencontre un peu partout pour le petit milan qui colore et pimente le quotidien : ce n’est que douce égratignure qui rebrousse le poil sans plus.
Mais c’est précisément cette nonchalance bien créole qui nous conduit aussi sûrement vers le « pawol en bouch pa chaj » où le verbe est vidé de son essentielle vérité et renseigne sur l’individu lui-même. Il y a donc un lien étroit entre l’humain et les mots qu’il profère ; et le rapport de sincérité qu’il construit avec cette parole dite – sinon donnée – le construit ou l’achève.
Et c’est précisément en quoi l’entrée des femmes en politique est, pour ce pays, une chance singulière et un rendez-vous particulier : l’adage trop vulgarisé « Sois belle et tais-toi » est condamné à devenir dans ce pays-ci « belle ou pas, Parle ! »
Quand on connaît le poids de la parole dans notre pays, le pouvoir des jeux de mots, l’attraction des charades et des devinettes, la fascination et la tyrannie des formules qui tuent ( Chat en sac ! ), on mesure l’effort que devront entreprendre toutes celles qui ne veulent ou ne peuvent plus se contenter d’une expression privée et confidentielle.
Pour la femme martiniquaise, la prise de parole est l’aboutissement d’une crise de conscience, d’une révélation qui aboutit à une révolution car cet accès au discours signale un refus de l’ordre établi et un éclatement des frontières.
Ainsi la culpabilité née en 1685 de faire du fils un nègre (esclave et noir) sera désormais dépassée (ainsi que le schéma révoltant et « monstrueux » : au nom de la mère et du fils inscrivant dans l’histoire la dévirilisation symbolique du fils) et la liberté d’expression revendiquée au nom du droit à l’existence en tant que citoyenne égale et fraternelle.
La prise de parole politique est un acte fondateur et annonciateur d’une société nouvelle si la parole féminine est d’abord une conquête sur le lieu même de l’absolue virilité et une prise de possession du « glaive redoutable », image biblique, dont elle doit s’emparer, c’est-à-dire le verbe, pour commencer à articuler une vision autre du monde.
Je dirais pour reprendre une image césairienne que la femme doit « prendre langue » pour que cesse cette « immobile verrition » ou cette parole inutile et monstrueuse qui prolifère en ennui et en vide existentiel.
Mais la prise de parole politique ne sera un acte fondateur et annonciateur d’une société nouvelle que si la parole féminine est ensuite accomplissement parfait de la parité et là, je ne fais pas référence à la loi mais à la reconstitution de la paire fondamentale, et pour vous expliquer mon propos je reviens à la conclusion du texte d’Annie Leclerc :
L’homme véritable a levé la main. Il a mis la main dessus. Et il a pris en main. Il a conquis. Il est le maître.
Mais la main de l’homme est désappariée et comme Saint John Perse il ne peut que dire :
Il est étrange d’être là, mêlé des mains à la facilité du jour
« Mêlé, emmêlé » polysémique et révélateur d’un manque qui trouve son attente comblée par la seconde main, féminine, qui vient aider, achever et accomplir le dessein humain.
L'histoire antillaise qui exclut la représentation féminine est une histoire mutilée, et une communauté qui n’intègre pas les deux éléments sexués dans une dynamique constructive ne peut pas devenir peuple.
De même, le progrès et le développement « durable », ne peuvent s’élaborer sur la seule base de l’économie sans le moteur puissant des motivations humaines, ni sur celle des enthousiasmes gracieux sans retombées concrètes.
Il faut donc passer du stade de l’exclusion – dispersion à celui du rassemblement fédérateur car le premier état, nous l’avons expérimenté, est facteur d’impuissance, tandis que le second est encore porteur d’espérances.
La ségrégation sexuelle doit ainsi laisser la place à l’intégration des diverses individualités qui oeuvreront toutes autours de valeurs porteuses et d’un projet commun.
Et c’est en cela que réside le grand défi de la modernité et de la politique.
Les familles recomposées, qui brouillent, de manière souvent complexe, toutes les références biologiques et culturelles, historiques et projectives, et pourtant construisent un espace social familial cohérent, sont un excellent exemple, ou argument, pour les accros des répartitions politiques strictement définies en partis.
Lorsque le biologique est dépassé par le culturel, les impulsions maîtrisées par l’acceptation de la différence, l’égoïsme relégué en arrière-plan au profit de la relation avec l’Autre, le dialogue préféré au soliloque, alors vient au premier rang la nécessité d’une commune motivation.
Et seule, l’idée du projet peut répondre de manière satisfaisante aux aspirations de tous parce que tous ont un rôle à y jouer, un rôle à leur mesure et inscrit dans le champ de leur compétence.