Les lumières se sont éteintes sur la ville de Pékin, et Beijing s’endort la tête pleine de rêves étincelant d’étoiles d’or.
Le coq gaulois s’égosille encore une dernière fois ; il a raté de peu la déconfiture et l’immense solitude des vaincus. Et les quarante médailles d’une France peu sportive ne doivent pas masquer l’immense désillusion de ceux qui ne furent pas au rendez-vous. Où sont passé les Antillais ? Pourquoi n’ont-ils pas participé au banquet des Caraïbes glorieuses présidé de manière époustouflante par une Jamaïque triomphante ? Qui a fait vibrer la Martinique ? Combien furent nos héros ?
Pourtant nous avions eu nos jeux, olympiades ouvertes et refermées par notre Président de Région au sourire éclatant de satisfaction. Nous avons eu nos trois glorieuses et plus encore… Et des promesses d’avenir encore plus rutilant.
Mais où furent les exploits ? Qu’avions-nous à montrer au monde rassemblé en Chine ? Le résultat de quelle politique, de quels engagements, de quels efforts, de quelle ambition ?
Car à l’évidence, le recul de nos athlètes est intimement lié à notre immobilisme, à notre manque d’ambition pour nos jeunes et à notre indifférence pour les plus talentueux d’entre nous, et ceci, dans tous les domaines.
Quelles spécieuses explications viendront justifier l’effondrement d’un athlétisme jadis impérial qui faisait planer une nation entière et plus encore une île gonflée de fierté. Quels arguments évoquer pour trouver les raisons de ne pas faire, de ne rien faire, d’attendre que l’on fasse pour nous et de dire, en fin de compte, que l’on ne fait rien pour nous.
Attendre encore et encore de l’Etat français qu’il mette en place pour nous une politique sportive et des infrastructures à la hauteur de nos talents et de nos ambitions.
Et voilà le résultat d’une crispation récurrente sur la question du statut et de l’évolution institutionnelle : une politique indifférente à tous les autres domaines qui pourtant témoignent de la vitalité et du potentiel de la Martinique ; une vision médiocre nourrissant une gestion sans panache qui laisse se développer une société individualiste, sans rêve, sans espoir, sans ambition.
Pendant que la Chine, toute à gauche et insouciante des droits de l’homme, se construit dans l’élévation et la recherche de la perfection, la Martinique, toute à gauche et farouchement attachée au respect des droits de l’homme, se déconstruit dans l’absence de rêve, de projet et d’objectif.
Ce que nous avons de meilleur s’éparpille au quatre coins du monde, dans l’anonymat le plus absurde, quand nous cherchons encore des héros et des figures représentatives de ce que nous faisons de mieux.
Ce que nous sommes, nos talents et nos qualités, ne sont portés en rien par la présentation publique de nos exploits et de nos productions. Au point que nous avons appris au peuple à haïr la réussite et le talent, et à mépriser l’effort et le sacrifice. La discipline est désormais perçue comme un avilissement plutôt que comme une victoire de la volonté sur le désir immédiat.
Nous avons tourné le dos au monde, à la construction du monde avec nous et grâce à nous, pour envisager nos existences dans le seul espace de l’île réduite aux divisions internes dévastatrices, et l’étranger pour nous est notre propre voisin, pourtant aussi Martiniquais que nous. Et avec ça, nous prétendons construire une nation ! Et de la sorte nous affichons crânement que nous sommes un peuple !
Tout s’effondre sous nos yeux : les valeurs morales, le savoir-faire des artisans, le niveau intellectuel, le tourisme, le sport, mais nous restons, passives victimes consentantes, englués dans la crise occidentale du XXIe siècle tout en prétendant que nous sommes différents et que nous avons beaucoup à proposer au monde.
L’échec de nos athlètes qui disparaissent progressivement de la scène publique en s’éloignant de l’excellence n’est rien d’autre que l’image consternante d’une Martinique qui renvoie constamment à plus tard l’affrontement avec elle-même : sa capacité à construire son présent en acceptant les défis économiques et sociaux qui lui sont imposés par le mouvement même du monde.
Sans doute l’exploit le plus éclatant serait déjà de faire renaître une conscience morale et citoyenne à un peuple en désir d’être, en le faisant pleinement participer à sa construction, en lui donnant l’envie de croire de nouveau qu’un Martiniquais aussi peut avoir un rêve, que la foi et les valeurs religieuses ne sont pas incompatibles avec l’honnêteté politique ou la réussite sociale méritée ; que le travail construit l’homme et lui redonne sa dignité ; que le triomphe peut être collectif.
Mais assurément je réserverais la médaille d’or aux politiques à qui resterait une conscience et qui, descendants d’esclaves et de serfs, enfants de la République, n’oublieraient jamais que le droit de vote est une liberté et un honneur, que nul ne peut mépriser, contraindre ou acheter … A ceux qui décident de croire que la confiance et l’adhésion du peuple se gagne autrement : dans le travail, la compétence, l’engagement, la volonté, la réussite … pour soi, pour tous, pour un peuple, pour une nation, … et pour l’honneur aussi !